Benjamin Clementine – Un monde meilleur

D’une guitare pincée sur le bord du trottoir à un piano caressé tout en haut de l’affiche, voici l’étrange histoire de Benjamin Clementine. Pour le plaisir du cœur et le bonheur des oreilles.

benjamin_clementine_03_credit_micky_clement

Après une prestation éblouissante au Cirque Royal et une apparition sur la scène du festival Les Ardentes, Benjamin Clementine retrouve la Belgique le temps d’un concert au Brussels Summer Festival. Les doigts posés derrière un piano, le timbre à fleur de peau, l’artiste étale son autobiographie dans des chansons touchées par la grâce. Pour lui, tout commence dans la banlieue londonienne. En quête d’un avenir meilleur, il embarque un beau matin à bord d’un train. Direction Paris. Là-bas, loin des clichés touristiques de la Ville lumière, l’Anglais découvre la misère à l’ombre de la tour Eiffel… Clochard, musicien de rue, il pose sa voix sur le trottoir en échange de quelques pièces. C’est finalement dans les sous-sols parisiens qu’il triomphe du destin. Repéré entre deux rames de métro par un navetteur aux goûts raffinés, Benjamin Clementine est invité en studio pour enregistrer « At Least For Now », l’album qui va changer sa vie. Convié en coulisses pour retracer l’itinéraire du succès, Moustique vous livre les impressions d’un garçon dont le pouvoir de séduction doit autant aux notes d’Erik Satie qu’à la soul de Nina Simone. De la mendicité à la célébrité, il y a des parcours qui ne s’inventent pas.

« On peut dire que je me suis ramassé de belles gamelles avant de trouver ma voie. »

À 19 ans, vous avez quitté l’Angleterre pour poser votre sac à dos dans les rues de Paris. C’était la ville de vos rêves?

Benjamin Clementine – Je ne connaissais rien de Paris. Je dirais même qu’à l’époque, j’ignorais tout du monde. Ma vision des choses se limitait à Londres. Mais, là-bas, l’horizon était bien sombre. Le futur me semblait tellement incertain que j’ai choisi de tout quitter. C’est comme ça que je suis arrivé à Paris.

Quel était votre quotidien sous le ciel parisien?

B.C. – Dans un premier temps, c’était la débrouille. Chaque soir, je cherchais des lieux pour dormir, des endroits de fortune situés un peu à l’écart des trottoirs. Après quelques jours, je suis parti en quête d’un job alimentaire. J’ai presté quelques heures dans une boulangerie. J’ai également bossé au sein d’une équipe de nettoyage. Avec l’argent de ces petits boulots, j’avais tout juste de quoi manger. Après six mois passés à errer sans but, j’ai poussé les portes d’un magasin de seconde main où je suis tombé sur une vieille guitare acoustique. Je l’ai embarquée. À partir de là, cet instrument m’a accompagné partout, dans la rue et dans le métro.

Vous avez donc commencé à jouer de la guitare pour ramasser quelques pièces. À quoi se rattache-t-on dans de tels moments? 

B.C. – Dès que je joue de la musique, je m’évade de la réalité. Chanter, ça m’a aidé à surmonter tous mes problèmes. J’ai pleuré des nuits entières dans les rues de Paris… Mais dès que je grattais les cordes de ma guitare, j’étais ailleurs. Comme transporté dans un monde meilleur.

Trouve-t-on des traces de cette période dans les chansons de votre album?

B.C. – Tous mes morceaux enferment des souvenirs liés à ce moment précis de ma vie. Dans les paroles, je parle de mon vécu. Je ne suis pas dans la fiction. À Paris, j’ai commis des erreurs qui m’ont permis de comprendre beaucoup de choses sur moi. C’est là que je suis devenu un homme. Mais choisir le bon chemin m’a pris du temps. Quitter le nid familial, ça suppose de voler de ses propres ailes… Et ça implique quelques chutes. On peut dire que je me suis ramassé de belles gamelles avant de trouver ma voie.

« At Least For Now », vous en aviez rêvé?

B.C. – Jamais. J’ai réalisé que j’enregistrais ce disque le jour où je me suis retrouvé en studio. Avant ça, je n’y croyais pas. D’ailleurs, j’éprouve encore beaucoup de difficultés à me positionner en tant que professionnel de la musique. Quand je chante, je n’ai pas l’impression de faire « un métier ». Derrière mon piano, je ne vois aucune frontière entre mon personnage et les gens.

Là où la plupart des artistes apprennent à jouer dans des petits clubs, votre initiation à la scène est passée par la rue. Cette expérience vous rend-elle plus fort?

B.C. – Mentalement, c’est certain. Chanter dans la rue, c’est dur. Personne n’est là pour toi. En tout cas, je n’ai jamais essayé d’être différent en fonction du public qui se tenait devant moi. Je suis le même homme sur scène et sur le trottoir. C’est peut-être ce qui fait ma force. Dans la rue, quand je marchais avec mon sac sur le dos, les gens me dévisageaient. Mais dès que je me posais pour jouer de la guitare, je parvenais à récolter des sourires. Avec le temps, j’ai pigé ce qui touchait les gens, ce qui les rendait heureux ou curieux. La rue est un lieu parfait pour apprendre le métier. Sur le bitume, tu es confronté à l’humanité dans toute sa diversité. Ça t’amène forcément à te positionner, à essayer de comprendre les passants.

« J’ai pleuré des nuits entières dans les rues de Paris…

« Où vivez-vous aujourd’hui?

B.C. – Entre Londres et Paris. Mais pour moi, le mot « maison » reste un concept. Je me sens juste chanceux d’avoir pu voyager autant, d’avoir eu l’occasion de rencontrer tous ces gens. Ma maison, ce sont les habitants des villes et tout ce qui les entoure: les arbres, les magasins, les bâtiments… En cela, j’ai vraiment l’impression d’être un citoyen du monde.

Sur votre album, on trouve une chanson intitulée Adios et une autre, Gone. L’idée du départ et la question de l’exil traversent « At Least For Now ». Peut-on parler de fil rouge?

B.C. – Adios, c’est un morceau que j’ai écrit quand je vivais encore chez mes parents, à Edmonton. C’était avant que je parte pour Paris sur un coup de tête. À l’époque, je voyais ce faubourg londonien comme le lieu de toutes les misères: l’ennui, le chômage, la pluie… Je devais absolument quitter tout ça. Gone est la dernière chanson de l’album. Elle parle du désir de retrouver l’Angleterre, de la nécessité de reprendre contact avec mes racines, ma famille. Ce premier album, je le vois comme une partie de ping-pong entre Paris et Londres, entre mon envie de tout quitter et mon besoin de revenir au point de départ. « At Least For Now » s’apparente à une pièce de théâtre, une sorte de jeu de rôle mettant en scène mes pérégrinations, mes questionnements et mes errances. Moi, dans un disque, j’aime quand les chansons racontent une histoire. Celle que je chante sur cet album semble irréelle. Pourtant, c’est bien de ma vie qu’il s’agit.

En concert le 17/8 au Brussels Summer Festival, le 20 août au Cabaret Vert Festival et le 9 décembre à l’Ancienne Belgique.

Sur le même sujet
Plus d'actualité