Urgences nous a fait aimer l’hôpital

En quinze saisons, Urgences a défoncé des milliers de portes. Y compris pour les séries de microcosmes et récits choraux à venir. 

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Chimie, NFS, iono », un beau jour de 1994 (1996 chez nous avec le jetlag télé), des médecins se sont mis à crier des trucs incompréhensibles dans nos salons. Il y avait du sang, des opérations plus vraies que nature, des portes qui s’ouvrent (beaucoup de portes qui s’ouvrent à la volée), de l’adrénaline et plein de personnages centraux. Le public a adoré pénétrer dans cet univers médical par le biais du jeune interne John Carter (Noah Wyle).

Des caméras de télévision s’étaient déjà intéressées aux blouses blanches, notamment avec le feuilleton General Hospital, ou Hôpital central (1963), mais Urgences sera le point de départ d’une nouvelle ère de séries médicales (et autres). « Dès le début, je savais que mon histoire ne pouvait entrer dans aucune des catégories connues, qu’elle constituait à elle seule un genre à part » déclarait son créateur Michael Crichton. Cela faisait des années qu’il voulait retranscrire à l’écran son internat dans un service d’urgences. La route fut longue mais quand on est l’auteur de Jurassic Park et pote avec Steven Spielberg, on arrive à ses fins. « Je voulais une histoire inspirée de faits réels. Quelque chose qui ait un rythme rapide et décrive la médecine de façon réaliste, racontait le créateur décédé en 2008, le scénario sortait des sentiers battus, il était centré sur les médecins car la réalité d’un service d’urgences est simple: les patients défilent à toute allure mais ne s’attardent pas. Les dialogues, très techniques, faisaient penser à un documentaire. Je désirais avant tout casser la structure dramaturgique classique. »

Le téléspectateur se prit donc des giclées de réel dans la figure en permanence. Michael Crichton connaissait le milieu, tout comme Neal Baer, producteur, conseiller technique et pédiatre. La légende veut qu’une génération d’étudiants en médecine regarde Urgences pour réviser les QCM (Questionnaire à choix multiples). Le téléspectateur lambda, lui, ne comprenait souvent pas un traître mot de ce qui se jouait dans le bloc, mais ça ne l’empêchait pas de vouloir sans cesse revenir dans le service car Urgences a réussi à faire de l’hôpital un lieu accueillant. La série a créé une bulle, un microcosme douillet. C’est l’extérieur qui fait peur, c’est par lui que débarquent traumas, menaces de mort et maux d’une société qui sont habilement traités en salles d’examen, depuis le sida jusqu’aux dysfonctionnements du système de santé.

Habitués à être dans le camp des malades, voilà que nous passons nos soirées avec les soignants, qui ne sont pas les demi-dieux que la société dépeint, à l’image du Dr Doug Ross (George Clooney) qui arrive saoul dans les premières minutes du pilote. Les médecins ont des peines de cœur, ils sont confrontés à un quotidien difficile, comme les infirmières, comme tout le monde, et ils forment une équipe sans que personne ne puisse revendiquer un leadership.

Fini le héros principal, Urgences tend vers une série chorale qui se déroulerait dans un seul lieu, les couloirs du Cook County Hospital de Chicago. Unité de lieu et d’espace, les codes du théâtre ne sont pas loin et la série ira d’ailleurs jusqu’à proposer un épisode filmé en direct, avec deux « représentations », une pour chaque côte américaine, en septembre 97.

Plus dynamique qu’un vaudeville, la série passe d’une situation à l’autre sans jamais s’attarder (on dénombre plus de cinq cents patients, rien que dans la première saison). « Notre blague c’est qu’Urgences est la série suprême à l’ère de la télécommande: il n’y a même plus besoin de zapper, il suffit d’attendre à peine une minute sans bouger devant son écran et on vous propose une nouvelle histoire » s’amusait le producteur John Wells.

La clé? Les travellings permanents qui permettent de slalomer dans les couloirs. Près de trois quarts des plans ont été tournés avec un steadycam, un système de prise de vue attaché au cadreur permettant des déplacements fluides de caméra. Cette technique des « portes enfoncées » sera d’ailleurs utilisée plus tard par l’équipe pour nous conter les secrets d’un tout autre microcosme dans A la Maison Blanche.

La multiplication de personnages clés a quant à elle permis à la série de survivre malgré quelques hémorragies d’acteurs souhaitant tenter leur chance au cinéma avant d’être enterrés avec leur stéthoscope comme George Clooney, Julianna Margulies, Noah Wyle, Goran Visnjic, Anthony Edwards… Les créateurs en ont même rajouté une couche en congédiant des acteurs qui n’avaient rien demandé. Entre départs volontaires et morts douloureuses, la série a (pour l’époque) connu un nombre record de changements de casting.

Tout comme NYPD Blue, elle a ouvert la voie à nombre de séries faisant d’un microcosme (autre qu’une petite ville) le héros et la matrice d’une intrigue servie par divers personnages, depuis The Office jusqu’au récent Orange Is The New Black. Une flopée de séries médicales sont nées ensuite, tantôt trash (Nip/Tuck), déjantées et transgressives (Scrubs, Nurse Jackie), françaises (Interventions, Nina),… mais les fans attendent toujours un Urgences nouvelle génération.

 

Carte d’identité

– 15 saisons, 331 épisodes de 45 minutes dont un réalisé par Quentin Tarantino et un autre joué en direct.

– Créée par Michael Crichton, auteur de Jurassic Park, inspiré de son propre internat pour chroniquer un service d’urgences.

– Diffusée du 19 septembre 1994 au 2 avril 2009 sur NBC.

– 11 Emmy Awards et 1 Golden Globe.

– Première série à passer en prime time sur France 2, à la place du film du dimanche soir. 

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