L’impossible héritage

Wall Street, Liaison fatale, Basic Instinct, Traffic, Liberace, Michael Douglas avait presque tout fait. Aujourd'hui, avec Ant-Man, il se permet d'investir le dernier genre de cinéma qui lui résistait encore: les films de super-héros.

illu_029_douglas

Là, cette fois, j’aurai vraiment tout fait », s’exclamait un Michael Douglas réjoui en prélude à l’avant-première hollywoodienne de Ant-Man voici quelques semaines. Et même s’il n’interprète pas le rôle-titre (laissé à Paul Rudd), le fils du grand Kirk demeure responsable de la bonne humeur qui irradie le spectateur durant tout le film.

« Après avoir participé à la première phase de production du film avec les autres acteurs, j’ai découvert la deuxième étape avec les cascadeurs. Puis la troisième, marquée par les effets spéciaux. Et finalement, la quatrième avec la macrophotographie et le point de vue de la fourmi. Ils ont mélangé tout ça et le résultat est génial. J’avoue que je ne pensais pas qu’un blockbuster du genre me blufferait », complète-t-il. Désireux, sans doute aussi, de faire amende honorable suite à la tirade anti-super-héros dont il s’était fendu en marge de la sortie de Ma vie avec Liberace (2013), destiné exclusivement à la télévision car aucun producteur pour le grand écran n’en avait voulu. « Quand je regarde mes films des années 70 et 80, je suis terrifié. Que ce soit Vol au-dessus d’un nid de coucou (qu’il a produit – NDLR), À la poursuite du diamant vert, Chute libre ou Le syndrome chinois. Tous ces films seraient impossibles à produire aujourd’hui à Hollywood. Tant ce système de production manque dorénavant d’audace. Et ne parlons même pas de La guerre des Rose! Bref, il faut que les studios se rendent compte qu’ils ont fait du talent leur pire ennemi! Et je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’un choix très judicieux à une époque où, grâce à Internet, la prise de parole n’a jamais été aussi libre. Hollywood ne devrait pas s’enfermer de la sorte. Il y a de la place pour autre chose, à côté des super-héros basiques. »

Et justement, Ant-Man n’est pas un blockbuster « basique ». Car, outre les biscoteaux, il agite aussi brillamment les zygomatiques. Et c’est bien cela qui a décidé Douglas à sauter le pas. Guidé par son éternelle devise: « Essayer tout, mais pas n’importe comment ». Un précepte qu’il suit depuis ses débuts en 1966 dans le film de guerre L’ombre des géants… où il campait un simple plouc conduisant la Jeep du chef des armées incarné par… son père.

« Dans mes films principaux, je suis une petite merde, un fourbe, un méprisable… On ne m’a rien épargné. »

Un détail de l’histoire pour les spectateurs, mais pas anodin du tout dans cette liaison filiale faite de comparaisons et de miroirs identitaires volontairement brisés. Car si sa mère, décédée la semaine dernière, était aussi actrice, c’est bel et bien avec son père que Michael a toujours eu à peler un solide œuf eodipien. Au final, malgré une série de films très recommandables, à la fois célébrés par le public et la critique, il aura fallu attendre le spectaculaire Liberace, presque un demi-siècle après l’épisode de la Jeep, pour que Michael s’affranchisse enfin complètement de son Spartacus de paternel.

Il confirme: « Steven Soderbergh, qui allait réaliser Liberace, vient me voir et me dit: « Tu sais, Michael, je pense que tu pourrais incarner le pianiste Liberace à l’écran. Je dirais même mieux: il n’y a que toi qui pourrais lui donner vie. Réfléchis, et reviens vers moi quand tu es prêt ». Le sang de Michael Douglas ne fait qu’un tour. « Je croyais qu’il se foutait de moi, ou qu’il s’agissait d’un numéro pour la caméra cachée. Je me suis toujours senti mal à l’aise avec moi-même. Et je ne voyais donc pas du tout pourquoi il pensait à moi pour ce rôle qui, justement, exigeait beaucoup corporellement. Il m’a rendu service. Et m’a fait prendre conscience que, comme mon père mais dans un tout autre genre, je pouvais aussi tirer avantage de mon corps. Pas trop tôt! Car, pour une raison que j’ignore, alors que mon papa enchaînait les rôles de fiers-à-bras, moi, ça a presque toujours été l’inverse. Regardez mes films principaux! J’étais, au choix, une petite merde, un fourbe, un méprisable… On ne m’épargnait rien. »

Bref, l’exact opposé de l’image machiste dégagée par Kirk Douglas dans Les sentiers de la gloire (1957), Les Vikings (1958) ou Spartacus (1960), dont l’érotisme reposait souvent sur un torse soigneusement dénudé. « Je l’ai toujours regardé comme un colosse, continue le fiston. Et on m’a toujours bien fait sentir que je n’étais pas bâti dans le même moule. Par exemple, quand, comme lui, j’ai accepté de baisser ma culotte pour Basic Instinct, ce fut pour lire dans un magazine américain que mes fesses étaient « aussi plates qu’un pancake ». Et j’ai donc persisté dans mon registre propre. Pour finalement arriver à me faire un prénom d’abord. Me forger une identité propre, ensuite. Refusant de vieillir, enfin, à force de chirurgie esthétique que j’assume totalement. Dans mon cas, ne pas ressembler à mon père ne relevait pas d’une quelconque coquetterie mais d’une nécessité absolue. Et ce n’est pas un hasard si c’est un film comme Liberace, qui parle justement d’un homme modifiant constamment son apparence, qui m’a permis de me montrer enfin dénudé sans susciter ni rires ni critiques. »

Devenir incomparable relevait donc de l’obsession chez Michael. Car cela signifiait se révéler aux yeux du monde comme autre chose que la version terne et dégradée de papa. La lutte a d’ailleurs souvent viré au cauchemar. Comme lors de ce coup de téléphone candide du père à son fils, reçu il y a plusieurs années. Kirk regardait la télévision à une heure avancée de la nuit, tombant sur un vieux film dans lequel il croyait jouer. Ce film l’intriguait d’autant plus qu’il ne ravivait aucun souvenir en lui. La vedette de Spartacus s’est alors approchée de l’écran pour mieux se reconnaître. Mais, de reconnaissance, il n’y eut point. Car ce n’était pas lui sur l’écran, mais bien son fils. La ressemblance était telle que les deux hommes en étaient arrivés à se confondre. « Il m’a appelé pour me raconter ça! Je ne sais pas quoi faire de cette histoire. Fallait-il comprendre que j’existais enfin pour de bon? Ou que, bien au contraire, je devais vivre éternellement dans l’ombre de quelqu’un d’autre? » Aujourd’hui, Michael Douglas peut conclure: « Liberace et Ant-Man m’ont aidé à prendre mes distances avec lui. Mais je n’ai pas encore complètement coupé le cordon. De toute façon, il est trop tard. Et je n’en ai d’ailleurs peut-être pas spécialement envie. »

Ant-Man

Réalisé par Peyton Reed. Avec Paul Rudd, Michael Douglas, Evangeline Lilly – 117’.

C’est la toute bonne nouvelle du moment: un blockbuster estival de super-héros peut voler plus haut qu’une simple intrigue à sens unique laissée à de gros bras dopés aux effets spéciaux. Car s’il regorge de trouvailles digitales bluffantes (notamment quand le héros-fourmi est propulsé dans notre vie quotidienne façon infiniment grand et qu’un robinet qui goutte fait office de tsunami), cet Ant-Man convainc surtout par un humour encore jamais vu dans un film du genre. Celui-ci raconte l’histoire d’un petit escroc (Paul Rudd) doté d’une capacité étonnante: pouvoir se rétrécir à volonté jusqu’à atteindre le calibre d’une fourmi, tout en démultipliant sa force. Aidé par son mentor Hank Pym (impeccable Michael Douglas en vieux sage à qui on ne la fait pas), l’apprenti insecte va devoir s’habituer à son nouveau statut. Tout en sauvant, ensuite, sa fille et le monde par la même occasion. Séquences à la Matrix, plans syncopés style Sherlock nouvelle version, inventions que n’aurait pas reniées MacGyver…, ce mélange des genres se révèle aussi frais qu’inattendu. Et arrive à deux choses: renouveler le canevas du film de super-héros tout en poussant n’importe quel être humain normalement constitué à désormais dévier de sa trajectoire pour ne plus jamais écraser une fourmi sur sa route. Excellent!

Sur le même sujet
Plus d'actualité