Waterloo: une bataille pour rien?

La défaite des armées françaises en Belgique n’a pas vraiment inauguré une nouvelle ère européenne. C'est un peu plus compliqué.

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On a coutume de commémorer la bataille de Waterloo comme le jour de la défaite des illusions napoléoniennes. À moins que ce ne soit celui de la victoire des nations alliées. Et si ce n'était ni l'un ni l'autre?

Comme nous l'explique l'historien Sébastien Dubois, "Waterloo n'est pas en soi si décisif que cela. Les choses sont déjà fixées ailleurs, et pour longtemps".

Qu'est-ce que vous voulez dire?

Sébastien Dubois – Que cette bataille n'était qu'un dernier sursaut. Géopolitiquement parlant, la fin de l'empire napoléonien s'est joué fin 1813, début 1814. Notamment avec la défaite de Leipzig. Parallèlement, le Congrès de Vienne est en route, où des diplomates, à grands coups de traits sur des cartes, vont réorganiser l'Europe. Quant au destin de la Belgique, Guillaume a précipité la décision en s'autoproclamant roi des Pays-Bas alors qu'il est déjà gouverneur général de la Belgique depuis juillet 1814. Il décidera ensuite de rassembler ces deux pays sous la même couronne, une décision qui sera ratifiée à Vienne.

La perception des événements est-elle la même à cet époque?

S.D. – Elle a quelque peu changé en Belgique. En 1815, la plupart des Belges considèrent Waterloo comme une victoire. C'est en quelque sorte un événement belge à portée nationaliste. D'ailleurs, on fait tinter les cloches dans tout le pays. Bien vite, sur le monticule, le lion belge regardera vers la frontière française et on inaugurera rapidement le boulevard de Waterloo à Bruxelles ou le carrefour des Quatre-Bras. La population aura même droit à un jour férié. Or, aujourd'hui, par un glissement de la mémoire collective, on parle plutôt de la défaite de Waterloo. Ce n'est pas que les Belges s'apparentent désormais aux perdants, mais bien que, inconsciemment, le vocabulaire a évolué vers un point de vue français. Cela s'explique par l'incroyable production de littérature autour de Napoléon: il est sorti environ un livre par jour depuis sa mort. Et comme on s'abreuve en Belgique volontiers d'ouvrages en français, finalement on a tendance à adopter leur vision des choses…

Pourquoi cette focalisation sur Waterloo, alors que, tant politiquement que militairement, le sort de Napoléon est en fait scellé depuis plus d'un an?

S.D. – Ici encore, il ne s'agit pas d'une relecture a posteriori. Certes, les jeux étaient faits avant Waterloo: l'expansionnisme français était enfin jugulé et la paix en Europe semblait garantie. Mais, déjà pour ses contemporains, Waterloo fait office de dernier rebondissement, à la mesure de l'incroyable saga écrite par Napoléon. Cela n'aurait sans doute pas eu le même retentissement s'il n'était pas revenu pour cet ultime baroud d'honneur. Disons que, sans Waterloo, il aurait peut-être manqué ce surcroît d'épopée qu'a apporté la campagne des Cent-Jours.

Si on se livrait à un exercice d'histoire-fiction, qu'aurait changé une victoire de Napoléon à Waterloo?

S.D. – C'est évidemment risqué mais ce qu'on sait, c'est que l'empire était définitivement fini dès 1814. Napoléon n'avait plus la capacité militaire de le reconstruire. Il faut aussi savoir que, en 1814 encore, la France était encore occupée par des troupes anglaises, prussiennes ou russes. On n'a mis fin à cette occupation qu'à condition de restaurer la monarchie, avec Louis XVIII à sa tête. Dans ce contexte, qu'aurait donc bien pu négocier un Napoléon victorieux à Waterloo? Réintégrer la Belgique à la France? Restaurer l'empire napoléonien en France? Peut-être, mais sans doute pas très loin au-delà.

Les Français auraient encore voulu de lui?

S.D. – Pas sûr. La légende raconte avec beaucoup d'emphase la campagne des Cent-Jours comme le parcours d'un "Aigle traversant la France de clocher en clocher, jusqu'à Paris". C'est surtout que Napoléon a savamment choisi son itinéraire pour éviter les villes hostiles! Et dans certains cas, ses éclaireurs ont dû lui conseiller de traverser quelques localités de nuit pour éviter la casse. Il y avait, en France même, une forte opposition au retour de Napoléon, qui avait tout de même laissé de douloureux souvenirs, tels que la conscription de soldats de plus en plus jeunes et des impôts de plus en plus lourds pour soutenir l'effort de guerre. Le récit romanesque qui veut que les Français l'aient à nouveau suivi comme un seul homme est très exagéré.

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