Vincent Lindon: « J’ai passé le mur du son »

Dans La loi du marché, il incarne un chômeur longue durée. Rencontre intense avec l'acteur qui a bouleversé le festival de Cannes tout en secouant le box-office.

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On voudrait le prendre dans nos bras. Calmer d’une main apaisante les tics qui l’agitent. Et puis, on se dit que c’est peut-être ça justement, "ces quinze mille gestes par jour en plus que tout le monde", qui font de lui qui il est aujourd’hui: l’un des plus grands acteurs contemporains. Primé au dernier festival de Cannes où il remporte ce qui est pour lui "le plus beau prix du monde" pour le rôle de Thierry, chômeur confronté à l’humiliation quotidienne. Un prix qui résonne fort dans nos sociétés rongées par le chômage longue durée, qui a doublé en huit ans. Un "feel bad movie" que 500.000 personnes ont déjà été voir dans les salles françaises et qui vient d’être acheté aux Etats-Unis. Parce qu’il parle de la crise de notre monde actuel, des démunis, des laissés-pour-compte, avec une force et une empathie rares.

La crise, "superstar au box-office" comme le titrait le journal Libération? Depuis le succès du film des frères Dardenne Deux jours, une nuit, avec Marion Cotillard en employée licenciée, il est permis de le penser. De nos jours, il semble qu’aller au cinéma en dise plus sur "la vraie vie" que lire les journaux. C’est ce que défend Vincent Lindon, balayant d’un revers de la main les accusations de Laurence Parisot, ex-présidente du Medef en France, qui accuse le film d’être "caricatural" sur l’entreprise. Porté par Vincent Lindon, La loi du marché se regarde comme une "nouvelle proposition de cinéma", qui sonne la rencontre juste d’un rôle avec un homme. Un homme qui recevait son prix en remerciant "ses parents qui ne sont plus là". Et nous donnait la chair de poule.

Vincent Lindon, 56 ans, trente ans de carrière, c’est ce bloc de force et de fragilité qui s’impose enfin dans le cinéma, avec une évidence aussi brute que sincère. C’est un acteur engagé capable de jouer un président de la République (Pater) comme des hommes de tous les jours, de La crise à Welcome sur les sans-papiers, en passant par les émouvants Ceux qui restent ou Mademoiselle Chambon. Lui, ce fils d’industriels de la bourgeoisie parisienne, qui s’est toujours senti plus à l’aise dans des rôles de maçon. On a eu la chance de le rencontrer un long moment, alors qu’il s’apprêtait à ouvrir le festival du film de Bruxelles, les yeux encore écarquillés.

Le prix à Cannes, le succès du film… Est-ce que vous êtes heureux, Vincent Lindon?

Vincent Lindon – Oui, je suis très heureux. Je l’ai répété tellement de fois depuis le prix, qu’à chaque fois j’ai l’impression que ça perd de sa superbe ou de sa force. Mais non! Recevoir ce prix, c’est un ensemble de plein de choses, c’est comme un faisceau, plein d’étoiles qui viennent de tous les sens et qui soudain s’alignent. C’est le film que je trouve magnifique, c’est la joie que ça a procuré à des gens autour de moi, c’est ce jour-là. Y a des choses parfois qui arrivent les bons jours aux bonnes heures.

Vous avez dit "c’est la première fois que je reçois un prix dans ma vie", vous avez été nominé cinq fois au César du meilleur acteur sans repartir avec. Ça vous fait du bien à un moment d’être reconnu?

V.L. – J’étais prêt à ne pas avoir de prix. Quand on a l’habitude de ne pas en avoir, ça peut arriver six fois, sept fois, ça n’est pas grave. La reconnaissance, elle vient avant. Connu et reconnu, c’est pas la même chose. Je n’ai pas besoin d’avoir un prix pour sentir que je suis reconnu. En revanche, le jour où j’ai eu ce prix qui me rend fou de joie comme un enfant m’a permis de me rendre compte à quel point on voulait me montrer qu’on me reconnaissait. C’est ça qui m’a touché. Comme un flash, comme une injection de milliards de particules électriques qui sont arrivées en même temps. J’essaie d’expliquer avec des mots un bonheur intense, une jouissance extrême. J’ai passé le mur du son.

Vous n’en êtes pas redescendu?

V.L. – Non, je suis encore fou de bonheur…

La suite de l'interview de Vincent Lindon par Juliette Goudot et Jérôme Colin dans le Moustique du 10 juin 2015

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