Pole Dance – La sensualité à la barre

Chaque semaine, elles sont des centaines de Belges à se trémousser autour une barre d’acier tendue du sol au plafond. Pendant ce temps, la pole dance effectue un grand écart permanent entre sport complet et stéréotypes sexistes.

1370047

La porte de bois est monumentale. Le portail franchi, l’ambiance passe sans transition d’une rue sans vie de Molenbeek-Saint-Jean aux battements profonds et réguliers des basses d’un hit de Britney Spears et d’autres vieux tubes. Derrière les vitres, des silhouettes tournoient autour d’une dizaine de barres argentées. Que font elles? De la pole dance. "Des centaines de figures existent et varient d’une chorégraphie plutôt sexy jusqu’à une approche vraiment extrême et très sportive, explique Sarah Cavenaile, quadruple championne de Belgique de la discipline et fondatrice de Sarahcademy. "Les danses peuvent aussi se faire en couple. Les hommes, bien que plus rares, sont souvent d’excellents pole dancers."

Le phénomène a germé il y a 20 ans dans les pays anglo-saxons. En Belgique, le boom a d’abord pris en Flandre: "Je me suis moi-même perfectionnée dans une école anversoise", explique Sarah. Son académie, elle, voit le jour en 2009 à Bruxelles et depuis les classes de cours de désemplissent plus, comme dans d’autres écoles de la capitale. Finalement les barres dorées ou argentées ont essaimé au Sud du pays: Liège, Namur, Mons, La Louvière, Louvain-la-Neuve, à chacune son école de "pole". Des centaines de femmes, jeunes et moins jeunes, se ruent dans les salles et deviennent vite accros. "J’adore! Je viens de la danse disons classique.  J’ai découvert ce sport grâce une copine", s’enthousiasme Nina-Julie, étudiante de 19 ans. Je commence à peine mais j’ai directement flashé. C’est sportif et c’est sexy!"

Des barres dans des bars

Sexy. Dans l’imaginaire collectif, éduqué aux séries et films américains des années 80, la pole dance, ce sont ces boîtes de strip tease, de vieilles salles enfumées où des hommes en manque glissent des petites coupures dans les strings fluos de danseuses permanentées. Laëtitia, 42 ans, s’étire avant le cours et s’insurge: "Au départ, la sensualité nous attire. Mais toutes les filles qui viennent ici se rendent rapidement compte de la différence!" Fusionner les genres, sortir des sentiers battus, voilà la vision que prône l’école de Sarah Cavenaile. Au départ danseuse tout terrain, elle découvre la pole dance au détour d’un numéro inspiré de Madonna:"Je voulais donner un côté un peu plus chaud, plus sensuel". Elle se prend rapidement au jeu et découvre finalement une infinité de possibilités: "D’ailleurs, de vraies stripteaseuses ont suivi des cours ici pour apprendre enfin la vraie pole dance et arrêter de se tortiller comme des godiches autour de leur barre".

Confirmation: pas de godiche à l’horizon. Ici c’est plutôt grimaces et transpiration. Une heure durant, par paire autour de l’une des 10 barres de la salle, les filles répètent alternativement de très courts exercices. Souvent la tête la première, elles se jettent, grimpent, tournent et tombent. L’épuisement se lit sur les visages tirés et rougis par l’effort et l’afflux de sang: "J’étais en pleurs au début",rigole Laëtitia qui travaille dans la finance.

La pole dance requiert le travail de muscles rarement sollicités: "Les biceps, les abdos, le tronc, détaille Sarah Cavenaile. Plutôt des muscles d’hommes en fait." Sans entraînement, sans échauffement, la blessure n’est jamais loin: "Des muscles et des articulations bien chauffés évitent les problèmes, confirme le docteur Jean-Pierre Castiaux, médecin du sport aux cliniques universitaires Saint-Luc. Les gens veulent souvent aller trop vite alors que leur corps n’est pas habitué. Alors que toute blessure, une inflammation par exemple reste, selon l’adage, beaucoup plus facile à prévenir qu’à guérir. »

Regards de plomb

Autre victime de ce sport: la peau. A force, les frottements irritent. "Pour ne pas glisser, le contact de la barre avec le corps dénudé est impératif, explique Sarah Cavenaile. Les vêtements portés se limitent généralement à une brassière et un petit short». La sensualité de la discipline serait tiendrait donc de la commodité pratique… "Il y a une forme de grâce lorsque le corps est en mouvement mais avec les hématomes, les plis de peau mal placés nous ne sommes pas toujours à notre avantage" s’amuse Laëtitia. D'ailleurs, les élèves viennent avant tout pour elles-mêmes, pour développer, ou retrouver, leur féminité. "Après ma deuxième grossesse, j’avais besoin de mon truc à moi, d’être à nouveau fière de mon corps, même avec ses défauts, défend Julie, la trentaine, responsable de communication. Et puis il y a cette ambiance détendue entre filles aussi, sans jugements."

En une seule activité, la femme peut aussi combiner moment sans la famille, moments entre filles, activité sportive et développement de son sex appeal. "Dans un premier temps, ce n’est jamais pour plaire à leur mari, assure Valérie Doyen, sexologue à Verviers.Mais ça aide parfois des couples en thérapie." Quoique… Paradoxalement, l’idée que leur compagne se dandine à moitié nue autour une barre métallique ne plaît pas toujours aux hommes. "Ils ne comprennent la démarche que plus tard. En spectacle ou lors d’une séance privée", ajoute la sexologue.

D’autres sont directement plus ouverts:"J’ai la chance d’avoir un amoureux  qui me soutient. Il adore venir aux spectacles, explique Hailinh, 27 ans. Toute ma famille, tous mes amis me soutiennent en fait". La jeune ingénieure bruxelloise semble un peu faire exception. Car des nombreuses élèves de la Sarahcademy rencontrées, beaucoup évitent d’en parler ouvertement, inquiètent des réactions sexistes de leurs collègues ou même de leurs proches. Sarah s’irrite de ces stigmatisations. Mais même dans un quartier de Molenbeek où une simple mini-jupe engendre remarques et sifflements, la situation peut évoluer: "Lors d’une journée portes ouvertes, des jeunes du coin se moquaient un peu. Mais une fois qu’ils ont vu ce dont les filles sont capables, ils ont beaucoup moins fait les malins !"

Plus d'actualité