Le réveil des séries françaises

Engrenages, Le Bureau des Légendes, Les revenants,... La fiction française vit sa révolution à l'américaine. Fini le feuilleton plan-plan, place à l'action, à l'audace et aux personnages décomplexés.

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A côté des enquêtes gentillettes et des joues roses de Julie Lescaut, quelques flics cernés et désabusés se pressent pour échapper aux rouages de la justice. Leur justice. Entre course aux chiffres voulue par le tout-sécuritaire de la France de Sarkozy et billard à trois bandes perso pour plus d'efficacité, ces poulets sont la vitrine d'une société à double vitesse. Celle où les lois des magistrats ne correspondent pas à celles des commissariats. Ça pue, c'est réel. Violent, dérangeant. Palpitant.

Ce décor-là, c'est celui d'une fiction française démarrée en 2005: Engrenages de Canal+. Cinq bouquets de douze épisodes (la RTBF nous offre, enfin, les deux premières saisons) pour un budget de onze millions d'euros par saison avec Caroline Proust dans le rôle principal. A la clé, l'ambition de mêler le romanesque au réel, les limites du système de police français à une écriture travaillée et audacieuse, sans oublier d'y insuffler des scènes d'action. Un vrai mélange des genres à l'américaine, un poil inspiré de The Shield.  

Cette histoire, c'est aussi celle d'un déclic, d'une impulsion de Canal+ pour donner un avenir à la fiction française, trop longtemps résumée au flegme de Louis La Brocante, aux vacances tranquilles de Camping Paradis ou au foucades paternalistes de Navarro. Un changement indispensable pour l'audiovisuel français qui souffrait de la suprématie des séries américaines dans ses programmes depuis près de dix ans. Au lieu de se laisser écraser et de s'enfermer dans leur conservatisme trop prudent, les chaînes françaises ont zieuté du côté des Sopranos et de The Wire pour s'en inspirer.

Il fallait réagir, et ça a plutôt bien marché. Depuis l'avènement d'Engrenages, les scénaristes bleu-blanc-rouge ont retroussé leurs manches pour proposer toujours plus de qualité. Mafiosa, Les Revenants, Braquo, Platane, Chef!, Ainsi soient-ils, Hard, Kaboul Kitchen, Borgia, Le Bureau des légendes,… Une éclosion qui étoffe chaque année la liste des productions d'envergure made in France. Tant et si bien que l'hégémonie américaine s'est enfin enrayée: en 2014, 61 des 100 meilleures audiences de fiction sont d'origine française contre 39 l'année précédente.

Héros crédibles

Ce succès prend racine dans une réalité simple: enfin les séries tricolores commencent à ressembler à la vraie vie. Avec ses petits bonheurs, ses moments de doutes, ses envies de meurtres, ses amourettes et ses angoisses. Mais surtout ses failles, ses paradoxes, ses tortures, ses contradictions. Ces fissures douces-amères produisent des héros aussi crédibles que complexes, loin des personnages univoques à la Joséphine, Ange Gardien. "L'erreur en France était de penser qu'en affirmant un point de vue on se coupe d'une partie du public: terrifiant! Il faut au contraire un point de vue fort, aujourd'hui, pour exister dans le magma des images", confiait ainsi le scénariste Hervé Hadmar des Oubliées de France 2.

Chef de meute abîmé par la vie dans Braquo, Eddy Caplan (Jean-Hugues Anglade), est sans doute l'un des meilleurs exemples de cette nouvelle vague de personnages corsés. Et extrêmement marquants. Le pari n'est toutefois qu'à moitié gagné: là où la télévision américaine sort du lot en misant sur des anti-héros sanguinaires à la Dexter ou vicieux à la Tony Soprano, la France reste encore frileuse quant à proposer des personnages vraiment négatifs à ses téléspectateurs. Mais ce goût de la transgression ne devrait toutefois pas tarder, vu les prémisses angoissants livrés par Les Revenants.

Un basculement du côté sombre – et si attrayant – de la force qui résulte d'une nouvelle politique d'écriture importée elle aussi des Etats-Unis et dirigée par un seul cerveau: le showrunner ou, en bon français, l'auteur-producteur. Tête pensante de la série, ce chef d'orchestre pilote toute la création du feuilleton écrit par une équipe de scénaristes qu'il compose lui-même. C'est encore lui qui valide le montage et veille à la cohérence du projet.

De l'autre côté de l'Atlantique, ce système est solidement ancré et se fonde sur des ateliers d'écriture où la baguette magique de stars du scénario comme Shonda Rhimes (Grey's Anatomy), David Simon (The Wire) ou encore Nic Pizzolatto (True Detective) viennent créer des pépites et complexifier les récits. En France par contre, où les égos sont rois et où le travail d'équipe est encore mal vécu, ce mélange hétéroclite d'auteurs dirigés par une poigne de fer prend du temps à s'imposer mais montre déjà les profits de sa mécanique là où il s'est installé.

Oublié le suspense d'une minute trente, les cliffhangers (rebondissements) sont désormais ultra travaillés et difficiles à deviner à l'avance. La preuve avec deux des tous premiers projets qui ont testé ce dispositif: Ainsi soient-ils d'Arte et Les Revenants de Canal+. La logique de création collective a façonné ces produits intrigants et novateurs avec d'un côté son pape complètement illuminé et de l'autre des morts-vivants presque normaux.

Au contraire de Mafiosa ou d'Engrenages (aujourd'hui aussi dotée de sa showrunneuse Anne Landois), Les Revenants ont proposé un pitch complètement différent du reste des séries disponibles sur le marché international. Ce qui lui a valu un Emmy, mais surtout d'être rachetée par de nombreux pays, dont celui de l'Oncle Sam qui en a tiré un remake. L'élève dépasserait-il le maître? Pas encore mais on y est presque. La France ne se cantonne plus au polar, loin de là.

Des nouveaux délais

Reste l'une des principales qualités des séries américaines à encore atteindre: garantir un gros volume de production en flux quasi continu. Les téléspectateurs américains ont très rarement à attendre plus d'un an entre deux saisons. Qu'il s'agisse de Game of Thrones, de Girls ou de Mad Men. Un défi pas encore atteint en France. Les fans des Revenants, dont la saison 2 débarque enfin en septembre, ont attendu leur retour pendant trois ans… faute de moyens. Car là où les USA peuvent se permettre de payer des ateliers d'écriture à 4.000 dollars la semaine en amont, sachant qu'ils feront du bénéfice en exportant leur produit à l'étranger, nos voisins ne débourseront (une somme moindre) qu'à la réception du scénario fini, ce qui oblige les auteurs à multiplier les projets pour vivre et ralentit d'autant le processus d'écriture. Bref, pour plus de rapidité d'action, il faut plus de pognon mais surtout plus de fenêtres de rachat de la série vers le monde entier et donc plus d'inventivité.

Cela, Eric Rochant l'a bien compris. Débarqué tout droit du cinéma, ce réalisateur français connu pour Möbius notamment, a investi sans sourciller le fauteuil du showrunner du Bureau des Légendes de Canal+. «Créer vite suppose de faire beaucoup de choses en même temps. Entre le tournage, l’écriture, le montage, il faut savoir déléguer mais aussi porter l’unité du regard et du point de vue», expliquait-il dans Libération. L'objectif avec 1,2 million de budget par épisode est de livrer une saison par an, à l'américaine.

Et il n'y a plus de honte à écrire pour la télé: le paysage de la fiction, en perpétuelle mutation, se montre aujourd'hui aussi attractif que celui du cinéma. La preuve aussi avec Cédric Klapisch qui réalisera les épisodes d'un nouveau projet de série nommé 10% pour France 2. Mais aussi avec Eric Judor, créateur de la série Platane et ses 6,6 millions d'euros par saison. "Au cinéma, l'histoire d'amour avec ton personnage est trop brève. En télé, on te donne l'opportunité de créer quelque chose de profond, explique le complice de Ramzy. Plataneest un épanouissement artistique absolu: tu peux prendre le temps de bâtir tes personnages."
 

ENGRENAGES

A partir du mardi 9 La Une 20h20

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