Le pouvoir aux amateurs

Ils étaient activistes, voire clowns ou même punks... En Espagne, en Islande ou en Grèce, ils sont aujourd'hui maires ou Premiers ministres. Mais comment ont-ils bien pu surprendre à ce point les politiciens professionnels?

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Notre expert

Philippe Marlière est professeur de sciences politiques à l’University College London et spécialiste de la politique française et européenne.

Jeans et t-shirt, maquillage léger et cheveux négligemment balayés, Ada Colau n’a pas vraiment le profil-type d’une femme politique. Hier, elle était régulièrement arrêtée par la police lors de manifs. Aujourd'hui, elle est en passe de diriger la ville de Barcelone. Et de devenir la première maire "indignée" du pays. Soutenue par la jeune formation antilibérale Podemos, née du mouvement qui avait squatté les places publiques espagnoles en 2011, cette militante de la PAH (organisation qui lutte contre les expulsions de familles surendettées), vient en effet de remporter les élections municipales dans la cité catalane. Au nez et à la barbe des conservateurs et, dans une moindre mesure, des socialistes.

Un véritable séisme, dont l'onde de choc pourrait se répercuter jusqu'à Madrid. Bien que le Parti Populaire (PP) y soit arrivé en tête du scrutin dans la capitale, ce fief conservateur (depuis 1991!) pourrait bien, lui aussi, vaciller au profit de l’alliance de gauche "Ahora Madrid" (Maintenant Madrid), emmenée par l'ex-juge Manuela Carmena et à nouveau portée par Podemos. Mais l'épicentre du phénomène se trouve encore ailleurs. Cette série de victoires opportunistes fait évidemment écho à la percée fulgurante de Syriza, en Grèce. Un mouvement de gauche radicale piloté par Alexis Tsipras. Il est quasi inconnu, lui aussi. Avant de devenir Premier ministre.

Depuis le début de la crise, les candidats "dépolitisés", au sens où ils n'émargent pas de formations traditionnelles, ont la cote dans les isoloirs. Quand ils ne sont pas carrément apolitiques, en dignes héritiers de Coluche… En plein marasme financier, la mairie de Reykjavik, la capitale islandaise, tombait ainsi aux mains de Jon Gnarr, ex-punk et humoriste, et de son "Meilleur Parti". Tandis que le clown Giuseppe "Beppe" Grillo, version italienne de Dieudonné, faisait de son Mouvement 5 étoiles le deuxième parti à la Chambre des députés.

Extension du domaine de la lutte

Comment décrypter le succès de ces candidats d'un nouveau genre? La crise, forcément… "C’est un premier constat évident, confirme Philippe Marlière, professeur en sciences politiques à l’University College London. Habitués à voter à gauche ou au centre, les électeurs issus de la classe moyenne se radicalisent d’abord parce que leur situation économique a changé. La crise affecte durablement les gens, elle touche leur pouvoir d’achat, leur couverture sociale, leur emploi. Et on le sait, c’est au moment où les classes moyennes basculent que les régimes en place vacillent."

Une classe moyenne, pour le coup, de plus en plus politisée. "Les questions européennes, par exemple, sont devenues de vrais débats nationaux. Avec le Net et les réseaux sociaux, les gens sont beaucoup mieux informés, donc plus critiques et déniaisés par rapport au discours traditionnel. On n’a d’ailleurs jamais eu autant d’abstentions en Europe. Avant, les gens votaient comme leurs parents ou leur conjoint. La classe ouvrière élisait des socialistes, la bourgeoisie des libéraux ou des conservateurs. C’était quasi mécanique! Aujourd’hui, l’électorat est plus volatile, davantage critique, et profite, on le voit ici, à ces nouveaux politiques."

On remarquera tout de même que le phénomène ne se mesure pas partout de la même façon. Si les indignés grecs ou espagnols font un carton, ils ne percent pas au Portugal ou en Irlande, deux nations pourtant durement frappées par la crise. "Du moins, pas encore…" sourit le politologue… et  militant cofondateur du club des Socialistes affligés. Et les pays dont les classes moyennes sont moins touchées par la récession, comme la France ou la Belgique, par exemple? "Là, c’est l’extrême droite qui bénéficie du discrédit des partis traditionnels… On remarque d’ailleurs que les thématiques liées aux immigrés ou à l’islam sont même aujourd’hui reprises par des membres de l’UMP ou du PS. Cela devient mainstream. La crise provoque là aussi une radicalisation du discours."

Réinventer le débat

Sauf que le marasme économique n’explique pas tout. En Espagne, d'ailleurs, Podemos a moins fait de la crise que des scandales politiques son cheval de bataille. "Les corrompus, les pourris du système… Désormais, c’est en ces termes qu’on parle des partis populaires et socialistes traditionnels. Les électeurs sanctionnent non seulement la corruption des hommes politiques, qui s’en mettent parfois directement dans les poches mais aussi leurs décisions qui sont elles-aussi jugées corrompues. Et quand ce sentiment devient majoritaire, comme en Grèce ou actuellement en Espagne, cela bouleverse tout le système."

La première force de ces indignés résiderait donc dans leur discours. La vraie révolution de cette redistribution des cartes? "Ils ont créé une nouvelle façon de gérer les questions politiques et d’en parler. En cela, Podemos est d’ailleurs encore plus novateur que Syriza. Ce mouvement a bien compris que les vieux clivages gauche-droite ou capitalisme-socialisme ne signifiaient plus rien pour le grand public. Alors, ils ont élargi et réinventé le débat en opposant uniquement deux camps: les élites et le peuple."Au lieu de poser d’abord une série de lignes politiques forcément contraignantes, ce qui est la démarche classique de la gauche radicale, ces mouvements fédèrent alors les socialistes, les marxistes et, en gros, tous ceux qui ne sont pas d’accord avec les partis traditionnels afin de créer un arc majoritaire."Cette souplesse et cette liberté de mouvement sont sans doute leur meilleure stratégie."

Traditionnellement écartés de la politique (et forcément de ses scandales), ces indignés tomberaient donc à pic aujourd’hui. "Il y a bien sûr cet attrait pour la nouveauté ou la jeunesse mais force est de constater que personne ou presque ne connaissait Pablo Iglesias, le leader de Podemos, ni Alexis Tsipras, et que ce sont de vraies stars politiques aujourd’hui. Le message des électeurs me semble donc clair et traduit une volonté de donner une chance à des forces politiques de gauche qui n’ont jamais trempé dans les magouilles ni dans les gouvernements antérieurs." A l’image de cette ex-juge de 71 ans qui a troqué sa retraite pour briguer le poste de maire de la première ville espagnole, les électeurs se tournent alors vers ces non professionnels.

Pour notre expert, la politique européenne n’est cependant pas sur le point de rivaliser avec le cirque Bouglione. Marginal, le phénomène commencerait seulement à toucher les pays nordiques, notamment l’Angleterre, où l’élection des maires est de plus en plus politisée. "Un vote qui signifie alors de manière assez radicale, voire nihiliste, que la politique est tellement corrompue qu’on peut élire n’importe qui…"    

Reste à savoir si ces nouveaux élus seront à la hauteur de la tâche. S’ils ne risquent pas d'entraver le processus européen, voire de faire sauter leurs propres gouvernements. Car malgré leur percée historique, ces mouvements citoyens n’ont pas encore assez de sièges pour imposer leurs mesures radicales, comme la fin des expulsions, la baisse des tarifs énergétiques ou l’augmentation du revenu minimum garanti. Il leur faudra donc pactiser avec "les corrompus", autrement dit le diable, ou attendre encore quelques années que vienne le grand soir.

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