Julie et Mélissa – Comment la Belgique s’est soignée?

Le 24 juin 1995, deux fillettes disparaissaient à Grâce-Hollogne. Le pays ne devait plus jamais être le même. Deux décennies plus tard, comment ce drame national a transformé notre police, la justice, les médias… En fait, la société belge tout entière.

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Notre expert

Francis Martens est psychologue et anthropologue. Il préside l'Association des psychologues praticiens de formation psychanalytique de Belgique.

Le 24 juin 1995, en même temps que Julie Lejeune et Mélissa Russo, une certaine Belgique disparaissait. C'était un pays où des institutions comme la police ou la justice fonctionnaient mal. Un pays qui le savait, du moins inconsciemment, mais laissait faire. Sauf que quelque chose couvait, jusqu'à ce que ce fait divers atroce agisse comme "révélateur" de ce mal-être plus profond. Le chagrin des parents est devenu celui de tous les Belges. Et la société entière est passée, dans une certaine mesure, par les étapes du processus de deuil. Après le choc, la colère froide, blanche. D'autant plus impressionnante qu'elle s'est déversée silencieusement, dignement, dans les rues de Bruxelles, le 20 octobre 1996, pour faire trembler l'Etat jusque dans ses fondements. C'était notre dernière "révolution" en date: la population exigeait des changements. Et des changements ont eu lieu.

Tous les jours nous passons devant des affichettes Child Focus, sans forcément nous rappeler que cette ONG a été lancée par Jean-Denis Lejeune dans la foulée de l'affaire Dutroux. Ni que, avant 1995, les disparitions d'enfants étaient traitées discrètement pour ne pas nuire à la réputation familiale puisque dans la majorité des cas, il s'agit d'une fugue.

Aujourd'hui, le principe de précaution a dépassé celui de "respectabilité" et personne ne s'en plaint. Aujourd'hui, nous avons intégré l'idée d'une police fédérale et d'une police locale, la gendarmerie faisant définitivement partie de l'histoire . La justice aussi a été réformée, même s'il reste beaucoup à faire. Quant aux médias, ils ont changé d'ère: axés sur le citoyen, accros à l'info en temps réel, ils s'emballent bien plus vite qu'avant.

Enfants surprotégés, donc maltraités?

Mais, encore plus profondément, l'affaire Dutroux nous a marqués dans nos foyers. Dans le regard qu'on porte sur les adultes chargés de s'occuper de nos enfants. À l'école, chez les scouts… Et jusque dans notre couple, où les accusations d'abus en cas de conflits pour la garde des enfants lors d'une séparation sont nombreuses. Des enfants que peu d'entre nous oseraient encore, comme en 1995, laisser se promener seuls à vélo. Comme l'indique une enquête Ipsos pour nos confrères du Soir Magazine, trois Belges sur quatre (et même 88 % des Wallons!) ne pensent pas que les enfants soient plus en sécurité aujourd'hui qu'il y a 20 ans. Prise de conscience justifiée après l'insouciance qui prévalait jusqu'en 1995? Ou choc post-traumatique aux effets démesurés? Chacun jugera. En attendant, au quotidien, les inquiétudes des parents, et par conséquent les activités qu'ils autorisent ou non aux enfants, ont changé.

Pourtant le danger n'est pas forcément dehors. On ne parle même pas du fait que l'immense majorité des cas de pédophilie ont lieu en intrafamilial. Non, on parle d'une surprotection des enfants, d'une telle peur d'être des parents abusifs que cela en deviendrait paradoxalement une forme de maltraitance généralisée. C'est en tout cas l'avis de Francis Martens, anthropologue et psychanalyste.

Pourquoi l'affaire Dutroux a-t-elle tant marqué la Belgique?

Francis Martens – Pour comprendre comment toute la société belge a été durablement ébranlée par une "simple" affaire de pédophilie, il faut réaliser que l'angoisse dépassait le fait divers. D'ailleurs, Dutroux n'a pas spécifiquement le profil d'un pédophile, mais plutôt celui d'un délinquant psychopathe généraliste, notamment dans le domaine de l'agression sexuelle, du meurtre et de la séquestration d'enfants. Cette affaire a surtout été le révélateur du fait que les institutions ne fonctionnaient plus bien. Les gens ne se sentaient plus protégés.

La Marche blanche, ça a été une forme de révolution douce?

F.M. – C'était dire: ça ne va pas, ça ne va plus, les autorités ne font pas leur boulot. Cela venait d'une grande angoisse sociétale qui était l'annonce du monde tel qu'on le connaît aujourd'hui: plus d'égalité entre hommes et femmes (ce qui en effrayait plus d'un), une économie qui se fendillait sous nos pieds… J'étais à la Marche blanche et je me souviens que c'était un grand moment d'émotion populaire et de solidarité avec les parents des victimes. Il y avait un seul slogan, qui était très digne, mais qui était totalement fou: "Protégez nos enfants". Pourquoi est-ce que c'est fou? Plutôt que de dire "Puisque plus rien ne marche, nous allons nous-mêmes protéger nos enfants", les Belges disaient "Vous, institutions qui avez prouvé votre incompétence, protégez nos enfants". C'est comme si tous les adultes s'identifiaient à des enfants abusés plutôt qu'à des adultes qui allaient prendre leurs responsabilités. C'est une angoisse très profonde qui s'exprimait. Mais les gens n'ont pas réalisé de quoi l'affaire était le révélateur. Ils sont restés branchés sur la pédophilie. Et le pédophile est devenu le bouc émissaire paradoxal de la société.

La suite de notre dossier spécial de 10 pages dans le Moustique du 17 juin 2015

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