Heysel: les coupables oubliés

Trente ans après la tragédie du 29 mai 1985, certains ont encore honte. D'autres moins. Pourtant, ils devraient.

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Que les 39 morts du drame du Heysel, qu'on commémore ce vendredi, soient essentiellement à mettre au compte du hooliganisme anglais, personne n'en doute. Environ 400 millions de téléspectateurs en ont été témoins. Quant à ceux qui ne l'auraient pas vu, une équipe de télé suisse, présente au cœur de l'événement, en a tiré un reportage glaçant

Que la police belge ait été dépassée, cela a aussi été rapidement établi. Mais d'autres instances, moins mises en évidence à l'époque, sont aussi en cause. Comme l'a écrit le professeur anglais John Foot, auteur d'une histoire du football italien, la tragédie du 29 mai 1985 est un résumé d'incompétence, de violence, de honte et de mensonges. Et d'oubli. "Beaucoup ont intérêt à ne pas se rappeler ce qui s'est passé ce soir-là: les joueurs, beaucoup de supporters, les politiciens belges et leurs forces de police." Passage en revue des responsables.

Le hooliganisme, anglais ou autre.

Au lendemain du drame, la charge des supporters anglais qui coûta la vie à 39 spectateurs, est décrite comme une pratique typique du hooliganisme. Un phénomène qui, fait-on alors mine de croire, est surtout propre aux insulaires.

C'est faux. Un an avant cette funeste finale, le FC Liverpool, déjà, et la Roma s'affrontent en finale de la Coupe des clubs champions. À Rome. Sauf que là, ce sont les supporters de la Roma qui assaillent les Anglais, certains étant forcés de se réfugier à l'ambassade britannique. On ne dénombre heureusement que quelques blessés. Mais la presse italienne, très dure envers “ses" sauvages, pointe que les fans romains avaient apporté des armes dans leurs voitures dès avant le match, en vue de les utiliser après le dernier coup de sifflet. La victoire de Liverpool, au terme de cette finale de 1984, n'a donc pas mis le feu aux poudres. Preuve que le hooliganisme n’a en fait que peu à voir avec ce qui se joue sur le terrain.

À l'époque, la police belge, qui s'imagine encadrer un match de foot, fut-ce de gala, ne semble pas encore s'en inquiéter. De même qu'elle ne s'alarme pas des rumeurs qui évoquent une sorte d'union sacrée entre hooligans anglais, au-delà des rivalités de clubs, prêts à prendre leur revanche lors de la finale de 1985. Certes, les premiers responsables sont les fans anglais. Mais il y a une réelle incapacité des contemporains du drame à comprendre, et donc à prévoir, le phénomène du hooliganisme.

Depuis, l'Angleterre a littéralement éradiqué le phénomène en supprimant les places debout, en généralisant la vidéosurveillance et le fichage des fauteurs de trouble, et même en réservant un numéro vert à la dénonciation des comportements violents. Aujourd'hui, quand l'équipe d'Angleterre se déplace, ce sont des milliers de hooligans fichés qui sont forcés de pointer dans les commissariats de police et d'y laisser leur passeport. Ironiquement, en Europe de l'Ouest, c'est en Italie que le hooliganisme reste le plus virulent. Le 24 mai dernier, deux tifosis de l'AS Rome ont été poignardés avant le derby contre la Lazio. 

La police belge

En 1989, un procès au pénal où la préservation des intérêts politiques du moment le dispute à la recherche des vraies responsabilités, atteint enfin son verdict. Le tribunal conclut à la responsabilité de 14 supporters de Liverpool, jugés coupables de coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort. Ils écopent de 3 ans de prison, avec sursis pour 18 mois. Mais d'autres intervenants sont condamnés: Albert Roosens, secrétaire de l'Union belge de football est condamné à 6 mois avec sursis pour ne pas avoir cherché à endiguer la vente sauvage des tickets, qui conduira des centaines de supporters dans le fameux bloc Z, précisément là où ils n'auraient pas du se trouver. Juste à côté des Anglais. Alan Hansen, qui a joué la finale pour Liverpool, se souvient: "Pour d'autres finales de coupes européennes, sans ticket, vous ne pouvez même pas vous approcher des stades. Au Heysel, on entrait comme dans un moulin…"

Le capitaine de gendarmerie Johan Mahieu est lui aussi condamné au pénal, à 9 mois avec sursis, pour son incompétence le soir du drame. En revanche, l'Etat belge, la Ville de Bruxelles et son bourgmestre et l'UEFA s'en sortent sans encombre (si ce n'est son secrétaire général, qui sera condamné en appel). Et donc, parmi eux, celui ou ceux qui ont chargé Johan Mahieu de l'événement. Lui qui n'avait jamais supervisé un match de football auparavant… Et qui devait coordonner des forces trop peu nombreuses dont les talkies-walkies n'étaient pas toujours équipées de piles.

L'UEFA

Pour Francesco Caremani, auteur italien de La vérité sur le Heysel, l'UEFA autant que les autorités belges sont les vrais coupables de la tragédie, pour avoir choisi "le pire stade d'Europe" à l'époque. En 1985, le Heysel n'a de stade national que le nom. En réalité, l'édifice qui accuse 55 ans d'âge est littéralement croulant. Des joueurs de Liverpool admettront plus tard avoir été abasourdis par la vétusté des installations, un élément qui jouera son rôle durant la tragédie. Les responsabilités, en la matière, sont évidemment belges. Mais pas seulement.

Avant la finale, aussi bien Liverpool que la Juventus avaient demandé à l'UEFA de changer le lieu de la finale, les stades de Barcelone et Madrid étant disponibles. Pourtant prévenues que le système de billetterie défaillant du Heysel pouvait mener à mélanger supporters anglais et italien dans une tribune censée rester "neutre", les autorités européennes du football ont écarté toute possibilité de déplacer le match. Ce ne sera qu'après la catastrophe du Heysel que l'UEFA prendra ses responsabilités dans la sécurisation des matches. Jusque-là, elle ne faisait que vendre l'événement au plus offrant. 

Quant au bannissement des clubs anglais de toutes les compétitions européennes, il n'est pas le fait des autorités de l'UEFA, qui auraient pour une fois trouvé dans ce drame l'occasion d'un sursaut moral. Dans les jours qui suivirent la tragédie, c'est le président de Liverpool lui-même qui annonce que le club ne se présentera pas en coupe de l'UEFA.

Mais, pour Margaret Thatcher, ce n'est pas assez. La dame de fer a immédiatement réagit. Les mesures sont prises rapidement et les mots sont durs "Nous devons nettoyer le fléau du hooliganisme chez nous. Et puis, peut-être, nous pourrons de nouveau nous rendre à l'étranger". Le Premier ministre fait alors pression auprès de la Football Association anglaise et obtient que la mesure concerne toutes les équipes. Ce n'est qu'à ce moment que l'UEFA décide de son moratoire de cinq ans (six pour Liverpool). C'est également Margaret Thatcher qui, deux jours après le drame, lancera le projet d'équiper les spectateurs de cartes d'identification et les stades de caméras pour assurer la sécurité des matches. Mais le dispositif ne sera activé qu'après une autre catastrophe, à Hillsborough, où 96 supporters de Liverpool meurent dans une gigantesque bousculade

Les joueurs et les clubs 

Trente ans après, le débat est encore vif. Fallait-il jouer ce match, alors que les corps des victimes refroidissaient littéralement sur le parking du stade? À l'époque, l'UEFA avait ordonné que la rencontre soit maintenue, par crainte d'une émeute généralisée entre supporters italiens et anglais. Le match en tant que tel est visible sur Youtube, dans sa retransmission originale par la RAI. 

On notera la joie "indécente" de Michel Platini, aujourd'hui président de l'UEFA, après un pénalty qui n'en était clairement pas un, la sobriété du commentateur italien et la bannière en bas de l'écran, communiquant un numéro d'appel à l'attention de ceux qui voudraient prendre des nouvelles de proches présents dans le stade.

Le tour d'honneur des joueurs de la Juventus, lui aussi, interpelle. Sauf qu'il s'agirait d'une demande expresse de la police belge qui voulait profiter de ce moment pour évacuer rapidement les supporteurs de Liverpool. La coupe proprement dite, quant à elle, sera remise en privé, dans les couloirs du vestiaire.

La question demeure. Les joueurs savaient-ils, au moment de fouler la pelouse, que 39 supporters étaient morts? Le quotidien britannique The Guardian en a interrogé plusieurs . La plupart avancent que cette information ne leur avait pas été livrée. Pas tous… Bruce Grobbelaar, gardien de Liverpool: "Les joueurs savaient tout des événements, y compris les morts. Nous n'aurions jamais du jouer ce match."

Depuis, le Heysel a été rebaptisé Roi Baudouin. Michel Platini, lui, a toujours refusé d'y revenir. Quant aux générations suivantes de joueurs de la Juventus, elles n'ont pas oublié. Alessandro Del Piero, joueur emblématique de la Vieille Dame, a ainsi refusé une offre de contrat de Liverpool, "par respect pour les 39 fans tués au Heysel". Presque trente ans après les faits.

En 2005, un quart de finale de la Champions League a opposé à nouveau Liverpool à la Juventus. . Lors du match aller à Anfield Road, le supporters de Liverpool ont déroulé une banderole barré par le mot "amicizia" ("amitié", en italien) Beaucoup de fans de la Juve ont applaudi. D'autres lui ont tourné le dos. Lors de la manche retour, à Turin, on pouvait lire sur une bannière "15-4-89. Sheffield. Dieu existe", en référence revancharde aux 96 morts de Hillsborough. Après la rencontre, plusieurs supporters anglais ont été attaqué dans les rues de la ville.

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