Festival de Cannes: Dheepan de Jacques Audiard

Le réalisateur d’Un Prophète vise à nouveau juste avec ce film noir porté par deux inconnus Sri-lankais. En Tamoul aussi, Jacques Audiard assure à fond.

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C’est l’histoire d’un ancien Tigre tamoul qui a tout perdu dans la guerre civile du Sri Lanka. Bénéficiant de faux papiers, celui-ci va réussir à rejoindre la France avec une fausse femme et une fausse fille, sous le nom de Dheepan. Promu gardien dans l’une des cités les plus dures d’Île de France, Dheepan va se confronter à un autre type de guerre. Et réapprendre ce qu’est une famille.

Avec ce scénario béton écrit dans le plus grand secret (avec l’aide du fidèle Thomas Bidegain et du plus jeune Noé Debré), Audiard parvient à faire coexister comme à son habitude le drame familial et le film noir sur fond de réalité sociale à vif. Dheepan met en scène la rencontre de deux misères, avec une intelligence et une justesse dont l’humour n’est pas exclu. Et utilise à bon escient l’esprit des Lettres persanes de Montesquieu qui ont inspiré le ton du film, notamment sur la confrontation des préjugés (on est toujours le « Persan » de quelqu’un). Dheepan incarne la détresse des réfugiés des pays en guerre. Face à lui,  la grande misère des banlieues ghetto, livrées aux gangs et aux règlements de comptes entre dealers (menés par ici Vincent Rottiers, assez extraordinaire en blouson noir). Le face à face donne lieu à des scènes cocasses – Dheepan qui dit à sa femme de mettre un foulard « comme tout le monde » ou se demandant de quel côté hocher la tête pour montrer qu’on est content, posant avec humour la question de l’intégration dans une France qui a elle-même du mal à intégrer certains jeunes issus  du Maghreb ou d’Afrique noire. Ceux-là même qui, en apparence mieux intégrés puisqu’ils parlent français, traitent le sri-lankais de « mowgli » ou de « mangeur de curry » postés sur les toits des immeubles comme des snipers. On est toujours l’étranger de quelqu’un. De ce point de vue, le film d’Audiard pose un regard assez inédit sur les différentes strates d’intégration en France. A travers la figure des jeunes dealers (Rottiers et le jeune Franck Falise) ou des grands frères (Marc Zinga), Audiard parvient aussi à filmer une génération oubliée et coupée du monde, celle des banlieues ghetto où règne un autre état de guerre. Et où la France n’est pas forcément la terre d’accueil escomptée.

Et alors que le film allait nous cueillir dans une certaine tendresse pour cette sociabilité sauvage qui redonne à la femme de Dheepan l’envie d’être une femme et à leur fille l’envie d’apprendre à l’école, Audiard opère un twist de film noir assez implacable qui va de pair avec le réveil du Tigre tamoul, rongé par l’exil. Peut-être un peu trop hachée, un peu trop burnée, cette fin qui mobilise en règle tous les codes du genre surprend peut-être moins que la montée en puissance de l’émotion familiale qui innerve tous le film. En ce sens, le trio d’acteurs sri-lankais (Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan et la jeune Claudine Vinasithamby) se révèle exceptionnel de justesse et de présence. Un Prix d’interprétation ne serait pas volé.

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