Festival de Cannes: Chronic

Récompensé en 2012 dans la catégorie Un Certain Regard avec Después de Lucia, le réalisateur mexicain Michel Franco tutoie à nouveau la mort, dans une grande cohérence avec la thématique générale de la Compétition, avec Chronic, présenté cette fois en sélection officielle.

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Le film est celui qui a le plus partagé les festivaliers. A la sortie du Grand Théâtre Lumière, les commentaires fusent, noirs ou blancs : « Une purge ! », « Ce type déteste le genre humain et ça suinte dans tout son film ». Et dans le camp « d'en face » : « D'une pudeur bouleversante! », « Tim Roth est formidable »…

Quant à nous, qui pourtant tenons le tiède pour la pire des impressions et pensons comme  Rabelais que « le juste milieu, c'est le trou du cul », nous sommes pour une fois un peu dubitatif.

L'entame est formidable. Frontale et dérangeante. Dans un plan fixe assez long, on voit David (Tim Roth, « ailleurs ») laver une femme d'une maigreur extrême, qui pique aux yeux. Le corps est entièrement nu, offert dans une vraie impudeur, d'autant que la femme semble incapabe du moindre mouvement. Qui est-elle? Une mannequin en train de dépérir d'anorexie? Et David, qui pose des gestes d'une grande délicatesse et d'une présence de tous les instants? Son mari? Son agent? Un ami? On penche pour le couple. Franco s'amuse à nous maintenir dans le doute. Et ne manque pas de piquer à vif notre curiosité.  Car après les funérailles de la jeune femme, on apprend que David (qui va pourtant dire à un jeune couple qu'il vient de perdre sa femme décédée du sida) était son aide-soignant.

Suivant de près ce drôle de bonhomme semblant dépourvu de sentiment et pénétrant au plus près de l'intimité de ses malades en fin de vie, on pense virer vers le thriller obsessionnel façon One Our Photo avec un Robin Williams psychopathe. En effet, doucereux, poli, toujours présent avec les bons mots, les bons gestes et les bons silences, le personnage de Roth en devient carrément inquiétant. Au point de pousser une famille, très dérangée par sa trop grande disponibilité envers le grand-père acariâtre s'éteignant doucement d'amphysème, à porter plainte à son encontre pour… harcèlement sexuel!

Si on ne perçoit pas toujours le point de vue du réalisateur dans ces séquences où la mort donne le rythme, il est déjà un message fort que véhicule Chronic, à travers ses tableaux un peu glauques et contemplatifs de combats perdus d'avance contre la mort: dans notre monde de plus en plus déshumanisé et indifférent, on finit par prendre l'attention à l'autre pour une conduite suspecte. Voire perverse.

Mais l'abnégation quasi obsessionnelle de David n'a rien de cela, n'en déplaise à ceux qui n'y voient que pure misanthropie. L'apathie du personnage n'est pas de l'indifférence, mais sa réponse à un trouble violent personnel. Dommage que Franco torde son scénario pour nous précipiter en pleine face les raisons de l'empathie silencieuse et pathologique de David. Et dommage que, comme d'autres cette année (on pense à Audiard et Jia Zhank-ke, indignes de leur talent dans cette Compétition), il ne trouve pas le moyen de vraiment finir son film autrement que par une pirouette aussi abrupte qu'artificielle.

De Michel Franco. Avec Tim Roth, Bitsie Tulloch, Michael Cristofer. 93'

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