Cannes, clap de fin: nos coups de coeur

Nos journalistes présents à Cannes nous ont livrés leur palmarès respectif pour cette édition 2015.

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Le top 5 de Thierry Van Wayenbergh

1, The Lobster : Que ce soit du côté du scénario qui nous entraîne là où on ne l'attend pas, de son grain de folie douce, de ses thématiques abordées, de sa mise en scène qui se plaît à nous posséder ( dans le sens de « envoûter » et de « se jouer de nous »), de sa prise de risque, de son humour décalé et jouissif, de sa violence sourde et efficace, de l'interprétation inattendue et géniale de Colin Farrell (seul réel concurrent de Vincent Lindon pour un prix d'interprétation), voilà bien le film qui a tout, absolument tout pour prétendre à la Palme d'or. D'autant que c'est le film de loin le plus original de toute la Sélection. Bref, très très gros coup de cœur.

2,Le fils de Saul : Incontestablement la claque du Festival ! Un parti pris de mise en scène audacieux, loin de la facilité pour une immersion radicale, suffocante, insoutenable au cœur-même de l'horreur des camps. Effroyablement fort, secouant. Proprement inoubliable. Et un premier film saisissant de maîtrise (le travail sur le son notamment est inouï).

3, Carol : Dans un Festival axé dès son film d'ouverture sur le monde cynique d'aujourd'hui, les combats et les illusions des petites gens, Carol arrive avec ses jolis talons haut sur le podium. Et pour cause, voilà du vrai cinéma, qui nous fait voyager, à la mise en scène somptueuse, mais jamais démonstrative. Cette immersion au cœur d'un amour lesbien interdit dans les années 50 (magnifiquement reconstituées et vivantes), qui flirte avec le thriller, a des allures de bouleversant mélodrame sirkien.On pleure de joie devant tant de beauté et devant cette magnifique histoire d'amour qui s'ouvre et se ferme sur deux regards troublants. Ceux de Rooney Mara et Cate Blanchett, qu'on ne voit pas repartir de la Croisette sans un double prix d'interprétation.

4, Youth : Quand Sorentino ne se prend pas pour Fellini (dont il n'a pas et n'aura jamais la folie viscérale), il est capable du meilleur. Et ce meilleur, c'est Youth, poème doux, très mélancolique et brillant autour de deux vieux artistes en fin de vie, portés par des questionnements qui nous tarabustent tous : « Pourquoi est-ce si dur d'être père ? », « Quel souvenir vais-je laisser ici-bas ? »,  « La vie est-elle autre chose qu'un grand théâtre où chacun porte son masque jusqu'à ce qu'il ne reste plus que cendres et fumée? ». Mais plus remarquable encore : cette fois, l'Italien fait battre le cœur dans ses plans sublimes et n'a plus peur d'accéder à l'émotion. Ce sentiment du vulgaire pour l'intellectuel. Transcendant les clichés et la beauté de ses cadrages ultra-travaillés, la poésie jaillit du film sans retenue, jusque dans l'une des plus belles amitiés jamais contées  l'écran, celle où on n'évoque que le « positif ». Tant pis pour la mémoire qui fout le camp, juste pouvoir se dire :« Parce que c'était lui, parce que c'était moi » en contemplant, comme une dernière vision de la beauté du monde, les courbes divines d'une Miss Univers nue dans les thermes.

5, La loi du marché Mia Madre et sa drôle, douce et mélancolique musique moretienne aurait pu sans problème prétendre à ce top 5. Surtout avec ce cri quasi primal de l'acteur américain joué par un  Turturro expansif et joliment risible : « Marre de ce cinéma de merde. Je veux revenir à la réalité ! » Et le regardde ma madre qui se meurt et restera dans nos rétinescomm l'un des plus beaux et émouvants plans de cinéma.

Mais c'est un peu la loi du marché des surprises et des audaces qui nous impose d'y intégrer l'inattendu film de Brizé. Qui dresse l'implacable tableau (on pense d'une certaine façon au Fils de Saul, avec cette caméra qui talonne un antihéros toujours sur le fil) de la lente mais certaine descente aux enfers d'un cinquantenaire qui a perdu son travail. Redisons-le tout de suite : Lindon est extraordinaire dans la peau de ce perdant broyé par le système, qui nous parle à tous. S'il est une interprétation qui nous restera longtemps tête après que ce Festival 68e du nom aura remballé son célèbre tapis rouge, c'est bien la sienne. Assurément notre prix d'interprétation cette année. Et espérons-le, celui du jury aussi. 

Le palmarès de Juliette Goudot

Palme d'or : Hou Hsiao-Hsien (The Assassin)

Grand Prix : Nanni Moretti (Mia Madre)

Prix du jury : Laszlo Nemes (Le fils de Saul)

Prix d’interprétation masculine : Vincent Lindon (La Loi du marché)

Prix d’interprétation féminine : Cate Blanchet (Carol)

Prix de la mise en scène : Denis Villeneuve (Sicario)

Prix du scénario : Jacques Audiard (Dheepan)

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