25 ans, une génération sacrifiée?

Coincés entre un malaise intérieur insondable et les bâtons dans les roues que leur glisse la société, les "Y" se disent incompris, et un peu paumés. Boulot, logement, emmerdes… Doit-on les blâmer ou les plaindre?

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"On serait surpris, parfois: le temps passe vite à ne rien faire." Arnaud a 25 ans. Et, oui, le temps passe vite: voilà plus d’un an et demi déjà qu’il a bouclé ses études de communication. Un an et demi aussi qu’il est sans emploi. Une période durant laquelle il a vécu, comme il l'avoue lui-même sans fard,"la belle vie du glandeur, faut pas s’en cacher. Je suis sorti, j’ai passé du temps avec mes amis… Oui, j’en ai bien profité". Un dilettantisme qu’Arnaud se rappelle avoir adopté sans crier gare. "Je sortais d’une année vraiment crevante, avec un très long stage et un travail de fin d'études rendu en "session prolongée". J’avais envie de souffler… Donc je me suis “légitimement“ accordé quelques semaines de repos… qui se sont transformées en quelques mois."  

Une indolence qui a le don d’énerver les quarantenaires et plus. Ceux-ci fustigent régulièrement cette fameuse "génération Y", celle qui a aujourd'hui à peu près entre 18 et trente ans, réputée oisive et apathique. Et les statistiques semblent valider ces griefs. En Belgique, 40 % des jeunes de 18 à 34 ans vivent toujours chez leurs parents (80 % entre 18 et 25 ans), près de 20 % des moins de 25 ans sont au chômage (10 % entre 25 et 29 ans)…

Mais à qui imputer la responsabilité de cette réalité chiffrée? À "des jeunes, fatalistes, qui se complaisent dans l’assistanat", selon un refrain connu? Ou au "modèle sociétal inadapté et peu porteur d’espoir pour la jeunesse", autre rengaine récurrente? Une certitude: nombre d'entre eux semblent redouter plus que jamais la perspective du grand saut, pieds joints, dans le monde des adultes. En témoigne l’exode de plus en plus massif vers des eldorados lointains, type Australie ou Canada, à la sortie des études… Une manière de refuser de franchir l’obstacle. C’est le cas d’Hélène, 24 ans. "Pas prête pour travailler", de son propre aveu, elle est partie suivre un idéal de vie "Hakuna Matata" dans la flore australienne plutôt que de pénétrer dans la jungle du travail. Son quotidien: plage, barbecue et petits boulots saisonniers. Et son entrée dans la (vraie) vie professionnelle? Elle l’a encore repoussée d’un an, en décidant de rempiler pour une année sabbatique supplémentaire…

La force de l’inertie

"Retarder le moment où on rentre sur le marché de l’emploi est un phénomène que l’on observe de plus en plus" , confirme Sandra Vissocchi, conseillère au Forem de Liège. "Quand tu sors des études, c’est le coup de massue, justifie Arnaud.Parce que les études, c’était peinard. Ici, tout est à faire… Tu dois construire ta carrière professionnelle de zéro. Et débrancher la prise "école et vie estudiantine". Beaucoup ont du mal avec ça… C’est compréhensible, non?"

Selon la psychologue familiale Marie-France Greffe, oui. "C’est un cas typique de décondensation dépressive. A la sortie des études, il y a une "inconcordance" entre le fait d’avoir investi dans des études et puis de se retrouver subitement confronté au vide. Cette inconcordance tue le désir." D’où une certaine inertie. Voire une inaction certaine… Dans cette perspective, que penser de Tom, cet autre diplômé en com de 26 ans, qui n’a jamais décroché un seul entretien d’embauche en près de deux ans? Comme Arnaud, comme d'autres, il bénéficie du soutien de ses parents mais, diplômé, formé, ne manque-t-il pas de la plus élémentaire opiniâtreté, voire fait preuve d’une coupable désinvolture?

"Il s'opère chez eux davantage que de la fainéantise, les défend la psychologue.Plutôt une perte du sens des responsabilités. Le problème, c’est notre représentation de l’âge de 25 ans. Or, avoir 25 ans aujourd'hui, c’est comme en avoir 18 il y a deux décennies." On croit en effet les jeunes d'aujourd'hui plus précoces en de nombreux domaines. Ils se révéleraient en fait davantage en retard sur beaucoup d'autres. La faute notamment aux études, plus longues. Donc à des engagements dans la vie active plus tardifs, etc. Or, ce passage à la vie "adulte et responsable" est un virage à négocier. Et comme dans tous les virages, on ralentit, on hésite, on tergiverse… Normalement pour mieux repartir ensuite, comme le confirme la conseillère du Forem: "Les "indécrottables", il y en a peu. Rattrapés un jour par le pragmatisme de la vie réelle, ces jeunes gens retombent généralement sur leurs pattes par eux-mêmes. C’est souvent un déclic personnel: une petite copine qui les pousse à avancer, une paternité inattendue, etc."

La preuve! "Lassé de cette inactivité" et soumis à une pression parentale diffuse, Arnaud a fini par – doucement… – chercher du boulot… "Cela fonctionne par à-coups, quand j’ai des "passes" plus actives où je me bouge le c…" Une méthode qui forcément montre ses limites… "J’ai eu moins de 10 % de réponses et seulement trois entretiens d’embauche, qui n’ont débouché sur rien. Les candidatures par mail, ce n’est pas franchement concluant. Il faut un peu forcer les portes et se bouger…", en déduit Arnaud, sans mesurer l’évidence de ses paroles.

La crise secrète

Il existe évidemment d'autres profils types chez les 18-30 ans. Prenez Charline. Diplôme de l’enseignement supérieur, un job dans sa branche, un chouette appart. Pourtant, elle aussi ressent "une angoisse irrationnelle et inexplicable. J’oscille en permanence entre des périodes très optimistes pendant lesquelles je réalise que ce que je vis est magnifique, et d'autres où je vois l’avenir très en noir: les factures à payer fin du mois, le début des emmerdes, la routine, etc. Dans ces moments-là, je me dis carrément que j’ai foiré ma vie". Laquelle ne fait pourtant que commencer…

Cette zone de turbulences – haut, bas – porte un nom: la "crise secrète du quart de vie". Décrite pour la première fois par les essayistes américaines Alexandra Robbins et Abby Wilner en 2001 dans leur best-seller Quaterlife Crisis, elle désigne une grande période d’angoisse et d’atermoiements qui apparaît entre la vingtaine et la trentaine, lorsque survient un changement majeur (nouveau job, nouvel appart, nouvelle relation…). Selon le psychologue anglais Olivier Robinson, un tiers des jeunes serait concerné. Un blues des "twentysomething" ("20 et quelques"), comme disent les Américains, mais qui reste curieusement assez confidentiel.

Lascive et paralysante, cette période trouble est en effet moins bruyante et radicale que la crise d’adolescence. Et si elle partage avec la célèbre crise de la quarantaine l’appréhension d’engager sa vie "sur des rails" dont on ne pourrait plus bifurquer, son issue s’avère moins définitive. "C’est un mal-être flottant qui est plus difficile à entendre pour les générations précédentes, avance Marie-France Greffe. Les adultes raisonnent souvent en ces termes: "Tu es jeune, plein de promesses"." Sous-entendu: de quoi te plains-tu? "Comme si cette insécurisation, qui est à la fois fonction de l’âge et de l’époque, n’était pas légitimée." Ou comme le formule Charline: "Parce qu’on n’a pas le droit d’aller mal quand tout va bien…".  

La suite du dossier dans le Moustique du 10 juin 2015

Dossier réalisé par Pierre Scheurette et Arnaud Pilet.

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