Yves Leterme, victime de DSK?

On disait Yves Leterme juste gaffeur. L'affaire des SMS privés endommage un peu plus son image et nous fait entrer dans deux ères: celles de l'après-DSK et des Premiers ministres indéboulonnables.

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Yves Leterme n’est pas à une gaffe près. Laissons tomber la Marseillaise, ne retenons que ses relations avec les nouvelles technologies. À deux reprises en un an, il a confondu la touche SMS et l’application Tweeter de son smartphone, et rendu accidentellement publiques des conversations très privées, potentiellement ambiguës. En publiant une série de SMS du Premier ministre qui révèlent l’existence hypothétique d’une ex-maîtresse (voir ci-contre), l’hebdo Story ne fait donc que confirmer son affection pour les réseaux sociaux et la cyber-communication. Le SMSgate du Premier pose pourtant la question des limites de la vie privée. Le magazine flamand avait-il le droit de publier la conversation de Leterme sans son consentement? Une ligne rouge a-t-elle été franchie dans la manière dont les médias belges traitent leurs politiques? Pour Marc Lits, de l’UCL, ce fait divers politique n’est pas anodin. Il illustre – paradoxalement – la prééminence des nouveaux médias sur les anciens, et rappelle l’urgence d’un nouveau gouvernement, qu’importe le Premier ministre. Même Yves Leterme…

La publication de ce genre d’infos dans la presse vous surprend-elle? On connaît la discrétion légendaire des médias belges à l’égard de la vie privée des politiques belges.
Marc Lits – On constate tous les jours combien la frontière entre vie privée et vie publique s’atténue progressivement. Il y a une vraie tendance à normaliser les déballages publics. On le voit avec la télé-réalité, avec les habitudes des politiques eux-mêmes de mettre leur personne en avant. On peut le regretter, mais c’est comme cela. Ici, il y a pourtant une rupture nette, parce que c’est la première fois que les médias publient la correspondance privée d’un homme public. Chose qu’on a déjà vue aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, mais jamais en Belgique.

Pourtant, la plupart des journaux traditionnels ont embrayé sur l’info.
Oui, mais on sent qu’ils ont d’abord essayé de ne pas en parler. S’ils ont cédé, c’est sans doute à cause du poids des réseaux sociaux, des blogs, qui se sont saisis de l’affaire. Poussée dans le dos, la presse traditionnelle devait traiter l’info sous peine de faire croire qu’elle voulait dissimuler la vérité, qu’elle était de connivence avec le pouvoir. Et puis, il y a le jeu de la concurrence économique. L’affaire DSK, par exemple, a dopé les chiffres de vente de la presse en France de 20 à 30 %.

Leterme, première victime belge du syndrome DSK?
Effectivement, depuis que les Anglo-Saxons ont critiqué les médias français (parce qu’ils avaient dissimulé l’appétit sexuel hors normes de Dominique Strauss-Kahn – NDLR), ces derniers ont décidé d’être un peu plus agressifs sur ces sujets. On le voit notamment avec l’affaire Georges Tron. Peut-être cela a-t-il, en partie, influencé notre presse? Car il y a quand même un peu de duplicité dans le chef de Story: la rédaction a prétexté le « piston » – à mes yeux pas suffisant pour provoquer un réel scandale – pour déballer toute l’affaire. Alors qu’on sent que l’enjeu réel de l’article, ce sont évidemment ces SMS un peu coquins.

C’est quand même incroyable, ce qui arrive à Yves Leterme. Ces tweets envoyés par erreur, ces SMS révélés…
Cela pose en tout cas question sur la manière dont il gère sa communication privée. Dans certains de ses messages publiés par Story, il réclame la discrétion à cette dame. Mais en même temps, il lui en envoie près de 900… dont certains quand même assez chauds. En cela, il me fait penser aux ados qui déposent trois photos d’eux un peu saouls sur Facebook et qui sont tout surpris que tout le monde en parle le lendemain. Ce genre de comportements ne renforce pas l’image d’Yves Leterme. Sa réputation de gaffeur est ravivée. Et je ne parle pas de son crédit au sein de son parti: les valeurs familiales restent une valeur cardinale du CD&V.

Vous parlez comme s’il n’y avait aucun doute sur la véracité de ces SMS. On ne peut imaginer un complot?
Il faudrait quasiment impliquer la Sûreté de l’Etat pour réussir un coup comme celui-là. Et encore, honnêtement, je ne suis pas sûr qu’en Belgique, les services secrets en soient capables. Sans même parler de l’intérêt de le faire. On n’est pas au FMI, en France ou aux Etats-Unis.

Leterme, lui, a tout nié en bloc.
Oui, mais à travers une communication qui n’est pas très claire. On ne sait pas vraiment s’il a dénoncé l’affaire des pistons ou l’ensemble des SMS publiés en disant: « C’est un montage, c’est un faux. » Peut-être espérait-il que l’affaire se tasserait d’elle-même. Chance pour lui: aucun parti politique n’a embrayé sur l’affaire. Au contraire, Didier Reynders (MR) et Laurette Onkelinx (PS) ont accusé les médias de dire n’importe quoi…

À quoi doit-on cette solidarité?
Soit qu’ils craignent d’être les prochains sur la liste, soit qu’ils jugent la situation politique trop grave pour s’offrir le luxe d’une crise. Yves Leterme, déjà démissionnaire, ne peut pas démissionner, c’est sans doute aussi ce qui le sauve. Il n’y a pas aujourd’hui d’alternative. Qui, au Parlement, va oser proposer et voter une motion de censure à son égard?

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