Yves Leterme: Il ne faut même pas cinq minutes pour dire oui

Le Premier ministre en affaires courantes sort du bois après un an de crise. L'occasion de rappeler que si la Belgique va bien, malgré tout, il y est aussi pour quelque chose.

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Jeudi, 15 h. Derrière les deux plantons du 16 rue de la Loi, les ors du hall d'entrée du cabinet d'Yves Leterme. Comme on s'y attendait, on fait la file. Anniversaire de la crise oblige, le Premier CD&V a accepté de répondre d'une traite (et trois jours) aux sollicitations d'interview des grands titres de la presse belge, dont Moustique. On sait Yves Leterme pas amoureux fou de l'exercice: entre gaffes et critiques virulentes sur son travail d'ex-futur et futur ex-Premier, l'homme, qui n'est déjà pas très expansif de nature, a appris à se méfier des médias. D'ailleurs, ses deux attachés de presse assistent à l'entretien, qui est enregistré, histoire sans doute qu'on n'écrive pas trop de conneries… Bureau moderne, au design chic mais discret, télé écran plat allumée sur les débats du Parlement flamand en séance plénière: Yves envoie un dernier SMS, tend une main pas ultra-franche, pose quelques questions sur Moustique et puis d'un coup, se fige, tout entier à la disposition de son interlocuteur. L'heure est grave, la Belgique en crise, on n'est pas là pour rigoler. Surprise: on rigolera quand même. Un peu.

Vous avez multiplié les interviews ces derniers jours. Pourquoi?
Yves Leterme – Il était important de mettre les choses au clair auprès de la population. La communauté internationale se pose des questions – plus qu'il y a six mois. Les Belges aussi. Il faut leur expliquer la situation telle qu'elle est. Avec ses côtés positifs et négatifs. Le négatif, on le connaît: pas d'issue à la crise, pas de gouvernement, et donc des dossiers qui restent en rade: vieillissement de la population, réforme des retraites, lutte contre la criminalité urbaine, asile et migration. A l'inverse, d'autres choses fonctionnent bien. Il est bon que les ménages, les travailleurs, les entrepreneurs le sachent. C'est grâce à leur confiance que la Belgique se porte assez bien collectivement – mieux en tout cas que beaucoup d'autres pays d'Europe occidentale. Tout est sous contrôle, le budget ne dérape pas. Les Belges doivent aussi savoir cela.

On imagine que cet exercice de communication n'est pas forcément des plus faciles…
En tout cas très paradoxal. Vis-à-vis de l'extérieur, de l'étranger, je me dois de rester le plus persuasif possible: oui, tout va bien. En même temps, je dois continuer à mettre la pression sur les négociateurs, leur rappeler que la situation est quand même anormale. Il y a eu des élections, deux partis les ont clairement remportées, la démocratie a parlé. Or, les vainqueurs de ces élections ne sont pas encore en fonction et – pire – ne semblent pas avoir hâte d'assumer leurs nouvelles fonctions. A mon niveau, c'est ce paradoxe de communication que je vis difficilement.

D'autant que vous donnez l'image de quelqu'un qui ne paraît jamais très à l'aise avec les médias. Ce genre de barnum médiatique semble toujours une épreuve, pour vous…
Je vais être très honnête, cela pèse dans mon agenda. Parler aux journalistes prend du temps que je ne peux pas consacrer à autre chose. Mais je savais que je devais m'y astreindre. J'ai donc attendu que passent les grandes classique cyclistes (sourire) pour pouvoir enfin effectuer ce marathon. Mais il fallait le faire: les gens ont le droit de savoir ce qu'il se passe dans ce pays. En tant que Premier, même en affaires courantes, je dois remettre les points sur les "i".

La N-VA dit vouloir reprendre la main. Vous y croyez?
Sous condition que ce soit sincère, c'est déjà plus positif que les ultimatums de ces dernières semaines, où la N-VA menaçait de quitter les négociations s'il n'y avait pas de résultat. Or, la fuite n'est jamais une solution…

Elio Di Rupo a tout récemment reconnu que les francophones avaient commis l'erreur, en 2007, de n'être "demandeurs de rien" lors des négociations institutionnelles. Aujourd'hui, il invite les Flamands à arrêter de n'être "satisfaits de rien". Cela vous paraît une amende honorable, une vraie main tendue?
Je trouve cela positif que le leader n°1 des francophones reconnaisse que si cela n'a pas réussi, à l'époque, ce n'était pas seulement de ma faute. Je crois qu'il est important de reconnaître certaines erreurs, comme il l'a fait. Mais Elio Di Rupo a aussi raison de dire qu'il faudra bien à un moment donné dire oui à quelque chose. Le tout est de voir où est le point d'équilibre.

Les francophones ont mis assez sur la table?
Plus, en tout cas, qu'en 2008.

Quelle leçon de philosophie politique tirer de cette année de crise?
Qu'un pays, ce n'est pas un gouvernement, ce sont des gens. Une constitution, un État de droit, c'est crucial. Pourtant, même quand la politique fédérale est en panne, le pays fonctionne. Je suis toujours admiratif du ressort, de la capacité de réaction, de la volonté d'avancer des Belges. Nous avons l'économie la plus ouverte au monde. Nous avons été confrontés à de vraies difficultés avec la crise de 2008, le sauvetage de Fortis, mais nous avons rebondi. Et conservé des fondamentaux: un système de sécurité sociale monumental, les soins de santé les meilleurs du monde…

A titre personnel, vous pensez, vous, avoir commis des erreurs?
Sans doute. J'ai cru pouvoir négocier le programme socioéconomique avant l'institutionnel en 2007. C'était une erreur. On s'est embourbés.

Ne fallait-il pas pourtant, comme vous l'avez dit, seulement "cinq minutes de courage politique" pour scinder BHV et résoudre une grosse partie du problème? Après quatre ans de marasme, de crise après crise, est-ce qu'on vous nargue encore avec cette petite phrase?
Non, mais pourtant, ces cinq minutes de courage seront bien nécessaires aux négociateurs un jour pour dire finalement "oui, je suis d'accord, et je vais défendre cet accord devant mon congrès". Ceci étant, vous savez, je n'ai jamais prononcé cette phrase…

Ah bon?
Jamais. J'ai juste répondu à un journaliste de Het Laatste Nieuws, après une note commune des socialistes et libéraux flamands en 2004 qui réclamaient une nouvelle réforme de l'Etat. J'étais ministre-président flamand. J'ai dit que les promesses ne suffisaient pas, qu'il fallait aussi décider. Et que pour cela, il fallait du courage politique. C'est le journaliste qui a titré "cinq minutes de courage politique", laissant croire que j'estimais que ce serait facile. Négocier est toujours long et difficile. Mais pour avoir le courage de dire oui, effectivement il ne faut même pas cinq minutes.

[…]

Vous enviez l'aura et la popularité actuelle de Bart De Wever?
Non. J'ai connu cela aussi. Il n'égale d'ailleurs pas mon nombre de voix de préférence. Mais moi, quand j'ai obtenu ce plébiscite, j'ai eu tout de suite la mission de former un gouvernement, et de préparer une réforme de l'Etat. Et c'était moi qui devais diriger tous ces travaux. Les électeurs de M. De Wever attendent surtout de lui qu'il refuse les concessions.

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