YouTube, quels tubes!

La plateforme de vidéos YouTube fête ses 10 ans. Pourquoi et comment a-t-elle révolutionné nos vies? Décryptage en 10 vidéos.

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On a bien vérifié trois fois l’info. Oui, YouTube a dix ans. Seulement dix ans. C’était en 2005. La société YouTube est créée le 14 février et débarque en même temps que le Net haut débit et les caméras digitales grand public. Son slogan, “Diffusez-vous vous-même“, sera respecté à la lettre et révélera que, plus encore qu’à la télé, des anonymes sont prêts à tout pour ne pas le rester. Mais la plateforme n’est pas qu’une fenêtre à narcissismes. C’est aussi une gigantesque médiathèque en ligne de la culture visuelle et musicale, de la politique et de la connaissance. D’ailleurs, on a pioché dedans dix vidéos emblématiques qui illustrent comment et pourquoi YouTube a changé nos vies…

1. Au début du tube

"Ils ont vraiment une très, très, très longue trompe et c’est cool" . Planté devant l’enclos des éléphants du zoo de San Diego, en Californie, Jawed Karim digresse pendant 18 secondes sur l’appendice nasal des pachydermes. La qualité de la vidéo est presque aussi pauvre que le propos, et pourtant ce document fera date dans les annales 2.0: c’est la toute première vidéo mise en ligne sur YouTube.

L’histoire avait commencé deux mois plus tôt dans un petit appartement au-dessus d’un restaurant de San Bruno, en Californie. Le 14 février 2005, trois employés de Paypal, Steven Chen, Chad Hurley et le même Jawed achètent le nom de domaine "youtube.com". Sans réaliser encore qu’ils pourriront la vie d’une entreprise de tuyaux métalliques, dont les serveurs de leur site "utube.com" deviendront vite saturés à cause d’internautes distraits. Tu m’étonnes: moins d’un an après son lancement officiel, YouTube compte plus de 100 millions de vues par jour. De quoi largement convaincre Google de racheter la start-up pour la modique somme de 1,6 million. Quant à la vidéo Me At The Zoo ("Moi au zoo"), élevée aujourd'hui au rang de relique archéologique du web, elle aura été prophétique de la faune bigarrée qui fera son nid dans le tube.

> ME AT THE ZOO, 2005 17,3 millions de vues.

2. La pointe virale de l’iceberg

C’est Damien Van Achter, lui-même, gourou du web en Belgique, qui l’affirme: "La magie de YouTube, c’est que des vidéos partent en viralité sans qu’on comprenne pourquoi". Confirmation avec l’emblématique Charlie bit my finger: on y voit un bébé qui croque un peu fort le doigt de son grand frère, lequel s’en offusque légèrement. C’est tout? Oui, c’est tout. Mais cet instant de vie fait 810 millions de vues et est la seule vidéo non musicale à se hisser dans le top 10 du box-office youtubesque. En fait, c’est surtout la pointe d’un immense iceberg de la marge et de l’étrange. Car ne l'oublions pas, YouTube, ce sont aussi des vidéos bloquées à zéro vue, que la plateforme minimaliste Petit Tube se charge de déterrer, de façon aléatoire. On est tombé sur une petite annonce pour un lecteur VHS, un type qui jouait au golf et un concert assez gênant lors d’une fête d’anniversaire… Et vous?

> CHARLIE BIT MY FINGER, 2007 810 millions de vues.

3. Norman fait des euros

C’est l’histoire d’un mec, Norman. Qui devient une star en faisant des vidéos et qui intègre la caste des "YouTubers", au même titre que Cyprien, Hugo et les autres. Points communs: une caméra grand-angle, leur chambre comme studio, des sketchs thématiques sur la vie quotidienne, un montage ciselé d’environ 4 minutes – "sinon c’est trop long"… Et une audience qui se compte en millions d’abonnés de moins de 25 ans. Leur (train de) vie a changé quand, le 29 janvier 2007, Chad Hurley a annoncé que la filiale de Google verserait dorénavant des royalties (issus de la pub) à ses contributeurs les plus "cliqués". Un peu taboue, cette dîme se chiffrerait entre 0,40 € et 3,50 € les 1.000 vues. Le salaire de Norman s’élèverait ainsi à 8.000 euros par mois. Plus tard, YouTube mettra des studios et des producteurs à disposition de "qui veut loler". Une nouvelle étape dans la professionnalisation de ces artistes home made. 

> NORMAN FAIT DES VIDEOS – 5,5 millions d’abonnés.

4. Pouces rouges

Un an après son lancement officiel, YouTube fait la une du Time lorsque le magazine élit les internautes "Personnalité de l’année 2006". C’est la reconnaissance du web 2.0 et de YouTube comme média social, avec ses abonnés, ses tags, ses marques d’adhésion (les fameux "pouces verts") et… ses commentaires. Le Time dira d’eux qu’ils "vous font pleurer pour l’avenir de l’humanité, ne serait-ce que pour leur orthographe, sans compter l’obscénité et la haine à l’état pur qu’on y trouve". Mais la "hate" peut aussi se traduire autrement… Pendant deux ans, le hit de Justin Bieber Baby est la vidéo la plus vue du site. Mais certainement pas la plus populaire, puisqu’elle compte plus de 4 millions de pouces rouges, un cruel record.

> JUSTIN BIEBER – BABY FT. LUDACRIS, 2010 – 4,3 millions de dislikes.

5. Little Big Brother

Alors qu’il est tranquillement en train de manger un taboulé dans sa Fiat 500, fenêtre ouverte, Stromae se fait apostropher par deux relous qui lui demandent avec insistance de chanter Alors on danse. Il décline et subit stoïquement les fâcheux. Toute la scène est filmée par un téléphone portable puis postée sur YouTube. Heureusement, Paul a gardé son flegme légendaire. N’empêche, ce dégât collatéral de la célébrité 2.0 lui inspirera la caméra cachée de son clip Formidable où il orchestre un faux bad buzz, autre phénomène youtubesque au demeurant… Voilà ce que YouTube a aussi changé: "Tous nos faits et gestes dans la sphère publique peuvent se retrouver en ligne, note Damien Van Achter.Une forme de surveillance permanente qui peut faire beaucoup de dégâts". On pense à cette bourgmestre alostoise filmée sur le toit d’un immeuble en position érotique très compromettante…

> STROMAE ACCOSTE PAR DES BARAKIS, 2013 – 173.000 vues.

ou

> STROMAE – FORMIDABLE, 2013 – 104 millions de vues.

6. Pas très net(te), la censure

Film islamophobe à l’origine d’attentats anti-américains en 2012, L’innocence des musulmans a polarisé toute la délicate question de la censure sur Youtube. Se revendiquant de la liberté d’expression, Google a refusé de supprimer le film controversé, mais a – comme souvent – concédé un filtrage géographique dans les pays "heurtés". Histoire d’éviter un blocage complet de cet "outil aux valeurs décadentes et menaçantes" dans les Etats concernés, comme c’est le cas en Chine, en Corée du Nord ou en Iran. Ou, de façon temporaire, en Tunisie ou en Turquie…

L’autre pôle du problème de la censure, c’est l’interprétation – très arbitraire – que YouTube fait de ses propres conditions d’utilisation. Faisant preuve tantôt d’un puritanisme très américain, tantôt d’un étrange laxisme. Il aura ainsi fallu six jours et 2,2 millions de vues pour que l’exécution d’Ahmed, le policier de Charlie Hebdo, ne soit bloquée… Alors qu’aujourd'hui "l’archive est mondiale et publique", souligne Damien Van Achter, se glisse un dilemme: entre une propagande de Daesh et un témoignage des printemps arabes "dénonçant" des actes de violence, quand une vidéo doit-elle être conservée pour sa "valeur informative"?

> L’INNOCENCE DES MUSULMANS sera finalement retiré de YouTube pour "atteinte aux droits d’auteur". Hum…

7. Oppa la musique!

21 décembre 2012, 16h51: la chanson Gangnam Style du chanteur sud-coréen Psy devient la première vidéo à franchir la barre symbolique du milliard de vues. Une preuve de plus que YouTube a révolutionné l’industrie musicale en permettant l’éclosion supersonique d’artistes jusque-là nobodies. Puis, surtout, en faisant bouger les lignes en matière de droits d’auteur. "Au départ, toutes les majors criaient au scandale, rappelle Damien Van Achter. Avant de faire des deals avec Google…" Comprenez: le partage des revenus publicitaires et un système de détection automatique des violations de copyright. L’équivalent de 400 ans de matériel vidéo est ainsi scanné quotidiennement! Mais tout n’est pas réglé… YouTube est régulièrement accusé par les labels de jouer les maîtres chanteurs, pour les forcer à toujours accepter ses nouvelles conditions financières… Oppa bien!

>PSY – GANGNAM STYLE, 2012 – 2,2 milliards de vues!

8. Les tutos

Comment faire du pole dance? Réparer une ampoule? Se maquiller "sexy style soft smoky" (sic)? A chaque interrogation, YouTube fournit sa réponse en images, grâce aux "tutos" (pour tutoriels), des modes d’emploi en vidéo généralement dispensés par de purs altruistes. Mais quelques-uns de ces coachs perso sont parvenus à faire tourner une véritable économie autour de leurs tutos. Ce sont les gamers qui ont le mieux réussi à capitaliser leur oisiveté, grâce à des sociétés spécialisées qui jouent les intermédiaires avec les annonceurs. Le maître du jeu? Le commentateur suédois de jeux vidéo PewDiePie qui gagne plus de 4 millions par an et doit sa réputation aux cris d’orfraie qu’il pousse lorsqu’il est en pleine action. 

> PEWDIEPIE – 34 millions d’abonnés.

9. Chat fait du bien

En 1984, l’artiste Charlie Schmidt fait jouer une mélodie à son chat Fatso. Vingt-trois ans plus tard, il publie l’archive sur YouTube. En 2009, un internaute l’insère dans une autre vidéo pour ponctuer un "fail": une chute dans un escalator. D’autres l’imitent. Le phénomène Keyboard Cat, le chat moqueur, est né! Il rejoint le panthéon des boules de poils auxquelles YouTube a offert la célébrité: Long Cat, Surprised Kitty ou l’improbable pixélisé Nyan Cat. Sur le mode "kromignon", le chat devient l’animal fétiche de la mythologie du web. Une petite niaiserie? Peut-être pas. Selon la science, les "lolcats", aussi bêtes puissent-ils paraître, auraient une utilité cruciale: celle de maintenir du lien social, en partageant un fou rire.

> CHARLIE SCHMIDT’S KEYBOARD CAT, 2007 – 38,6 millions de vues.
 

10. Un saut géant pour le streaming

" Le premier pas sur la lune a été filmé par une télévision d’Etat. Le saut de Félix Baumgartner, lui, a été diffusé par la chaîne YouTube d’une marque de soda!" , s’enthousiasme Van Achter. Au-delà du coup marketing, le "Red Bull Stratos" était pour 8 millions de webtéléspectateurs un grand saut dans l’ère du streaming… Donc dans l’univers infini de la télé sur Internet. "Et dire qu’au départ, les télévisions rigolaient…, se rappelle Van Achter. Bien sûr, l’objet "télévision" subsistera toujours… puisque nos smartphones ou nos tablettes en sont une!" Aujourd'hui, une vidéo sur deux est d’ailleurs vue depuis un appareil mobile. "Les vrais concurrents de YouTube, ce n’est pas Dailymotion. C’est Netflix, Amazon et toutes les plateformes de VOD." De là à imaginer YouTube produire ses propres séries comme Netflix? Notre spécialiste est dubitatif. "Mais l’achat des droits d’un Mondial ou des J.O. par contre…" De quoi faire tomber la télé en chute libre?

> RED BULL STRATOS, le 14 octobre 2012, a été suivi en "live" par 8 millions d’internautes.

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