Yolande Moreau: La superbe

Quand la mer monte, Séraphine, Mammuth. Et aujourd'hui Où va la nuit? Notre Yolande est une grande actrice.

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Dans un cinéma français obsédé par la jeunesse et les tailles fines, Yolande Moreau fait office de magnifique exception. Le dos courbé, les cheveux mal domptés, les yeux qui en disent long, Yolande est devenue actrice par évidence. "J'avais très peur d'avoir une vie normale." Et pour cause, sa jeunesse bruxelloise fut un tourbillon. "Petite, je suis tombée amoureuse de Dieu. Et puis, tout doucement avec les Moody Blues, les Beatles, Nights in White Satin et la naissance de la sexualité, je l’ai peu à peu quitté. Mon adolescence a été violente. J’étais rebelle, attirée par le monde hippie, l’espoir d’une autre vie. Je lisais le bouquin de Maurice Mességué, C’est la nature qui a raison. Je rêvais d’avoir des moutons, de tisser la laine et de me chauffer avec des bouses de vache. C’était beau, ce mouvement d’espoir. C’était à côté de la plaque, mais c’était beau."

Son diplôme d’humanités en poche, elle quitte l’école et tombe enceinte à dix-neuf ans. "J'ai attendu que mes enfants poussent un petit peu avant de reprendre le théâtre. Je faisais des spectacles pour les gosses. Ça m'allait bien." Mais Yolande veut aller plus loin. Se confronter aux adultes. "Franchement, j’étais une marginale dans ce métier. Sans parcours de conservatoire ni d’école d’art dramatique, je savais que personne ne viendrait me chercher. Alors, je me suis mise à écrire mon premier spectacle. Les enfants étaient à l’école et moi, j’écrivais dans les bistrots."

Sale affaire du sexe et du crime, son premier one-woman-show, est un succès et remporte le festival du rire de Rochefort. Une dame mal fagotée et à demi masquée entre en scène: "Sale affaire, j’ai baigné dans un crime. C’est moche, hein?" Et celle-ci de disserter sur l’amour qui nous sauvera toujours. Yolande fait parler d'elle. Tellement d'ailleurs qu'Agnès Varda la contacte et lui offre son premier rôle au cinéma dans Sans toit ni loi. Elle est lancée, mais reste à l'affût de nouvelles expériences. "Et c’est là que je découvre le travail de la troupe de Jérôme Deschamps. Je fais un casting et passe douze années de ma vie avec eux." Outre les spectacles (Lapin chasseur, C’est magnifique, Les pieds dans l’eau), Yolande explose dans les Deschiens qui, très vite, deviennent un phénomène de société.

"Il y avait des soirées Deschiens, des défilés de mode Deschiens, c’était la folie. Avec eux, j’ai appris à travailler de façon artisanale, à me reposer sur de toutes petites choses, à avancer lentement. Je ne voulais pas être uniquement humoriste. C’est pourquoi j’ai été heureuse de trouver cet équilibre dans les Deschiens, car sous le couvert de l’humour, ils parlaient avant tout de la violence de la vie." Tous les jours en prime time dans l’émission Nulle part ailleurs de Canal +, les Deschiens font de Yolande une vedette. "C’était curieux et amusant. Je n'étais déjà plus toute jeune, et donc cette célébrité soudaine ne m'a pas vraiment posé problème."

Assimilée à son personnage des Deschiens, Yolande enchaîne alors au cinéma un chapelet de rôles de concierges et de bonnes. Coincée, elle reprend une nouvelle fois sa carrière en main et écrit le film qui sera le plus beau tournant de sa carrière: Quand la mer monte. Qui lui vaut son premier césar de la meilleure actrice. Il en viendra un deuxième, quatre ans plus tard, pour son interprétation de la peintre Séraphine de Senlis dans le biopic Séraphine. "Je suis contente de ça. Mais je remets bien les choses à leur place. Après un césar, on fait un autre film où l'on recommence tout à zéro. Mes césars, je les ai mis dans ma grange. Ils sont entourés de E.T. en plastique et d'une Vierge Marie. J’ai rendu le coin un peu ludique. Pour dédramatiser. Mais honnêtement, ça fait tout de même du bien à l'ego."

Aujourd’hui, Yolande retrouve une nouvelle fois Martin Provost (le réalisateur de Séraphine) dans Où va la nuit? Elle y interprète une femme battue, qui pour ne pas mourir décide d'assassiner son mari. Et si le film bat un peu de l'aile, elle y est impériale. "J'ai toujours du mal à comprendre que les gens me trouvent bien dans les films. Moi, j’adore Emmanuelle Devos, Kristin Scott Thomas, Dominique Blanc, Juliette Binoche, Jeanne Moreau. Je suis éperdue devant tant de talent et d’intelligence. Alors que moi, quand je me vois jouer, je n’y vois que des défauts."

Et lorsqu'on lui demande de s'exprimer sur ses choix, qui la dirigent toujours vers des personnages isolés, en manque de l'autre, Yolande s'explique. "Ce ne sont pas des petites gens, comme on les appelle trop souvent. Ce sont des gens. Un point c'est tout. Pour moi, le métier d’acteur doit toucher à quelque chose d’universel, sinon il est inutile. Je suis fière de représenter une catégorie de personnes qui n'ont pas la parole. Quand j’interprète un rôle, que ce soit une femme amoureuse de son amant ou cette épouse battue, je me dis qu'on est nombreuses derrière. Je me sens dans la peau de ces filles un peu moches, que l’on ne regarde pas vraiment, que les hommes croient qu’ils peuvent sauter comme ça. Le genre de fille qui semble pousser sur le bord du chemin. L’utilité de mon métier, elle est peut-être là."

Un dernier sourire. Large. Et Yolande de retourner dans son petit hameau normand "à quatre-vingts kilomètres de Paris". Un endroit paisible où elle peut jardiner et cultiver ses légumes. "Parce que le potager, ça remet les pendules à l’heure. Les mains dans la terre, ça me donne le sentiment qu’il existe encore des saisons."

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