Woodstock – Sous la neige, les hippies

Mais que sont devenus les grands lieux du rock? Une série qui sent à la fois la fureur de vivre et la mélancolie. Cette semaine, la prairie d'un festival qui a usurpé son nom, et dont on ne comprend toujours pas comment il n'a pas fini en tragédie.

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Nous savions que l’histoire s’était à déroulée à Bethel et non à Woodstock, ce patelin qui n’apparaissait sur les affiches que parce que le délai ne permettait plus de les modifier. Mais ensuite? Le GPS nous a fait comprendre que "La prairie mythique du coin" n’était pas une entrée valable. Nous avons donc opté pour la direction du "Bethel Woods Center for the Arts", le seul point de repère plausible. En ce début du mois de mars, l’Etat de New York est couvert de neige et les routes sont peu fréquentées. La région est magnifique. Des collines boisées, des baraques de planches et des pick-ups en vadrouille. Nous pensions être rapidement guidés par l’office du tourisme mais les indications se font rares. Nous avons beau nous rapprocher, pas de boutique racoleuse ni de vendeurs de t-shirts s’agitant en bord de nationale. Nos seuls indices: des colombes cartonnées épinglées en haut des réverbères. Bethel semble faire beaucoup d’efforts pour maintenir sa tranquillité, comme si le hameau cherchait désormais à se préserver après avoir vaincu un lointain traumatisme. Prenant soin de ses 4000 habitants, la communauté se consacre principalement à ses champs, blottis entre les nombreux lacs qui creusent le paysage.

Le parking est désert. Un gardien nous annonce d’emblée la mauvaise nouvelle la goutte au nez: le centre et son musée sont fermés pendant les six mois de la période hivernale et l’ouverture est prévue… le samedi suivant. A travers le grillage, on devine une scène couverte et un bout de prairie qui accueillent en été les artistes de passage dans une ambiance familiale. "Vous pouvez toujours suivre le chemin et aller voir le monument", suggère notre vigile solitaire. On se retrouve donc en bas de la pente, devant une immense étendue blanche, dans le silence le plus complet.

Une équipe de bras cassés

Que reste-t-il à écrire au sujet de l’événement, depuis les nombreux témoignages jusqu’aux études détaillant son contexte historique ou son impact culturel? Pour être honnête, lorsque l’on contemple ce terrain aux dimensions similaires à la plaine de Werchter, une constatation s’impose: malgré toute leur bonne volonté, les organisateurs devaient être une fameuse équipe de bras cassés. Des voies étroites, une structure sommaire en bois, des techniciens défoncés 24h sur 24 et une météo aléatoire. Ne manquait plus que l’arrivée impromptue de quelques centaines de milliers de hippies.

Woodstock est un miracle. Ou plutôt, Woodstock, ça aurait pu être bien pire. La tragédie qui se profilait a eu la chance d’être endiguée par la nature même d’un public qui se nourrissait principalement d’amour, d’eau fraîche et de champignons. D’idéaux également. Beaucoup n’ont d’ailleurs jamais eu l’occasion de s’approcher de la scène, qu’ils soient bloqués dans leur véhicule ou trop occupés par leurs cours de yoga improvisés. Un état d’esprit impeccablement illustré par Michael Wadleigh dans son documentaire Woodstock: Trois days of peace and music. Une séquence montre ainsi des dizaines de jeunes, les pieds dans la boue, faire calmement la file devant des cabines téléphoniques de fortune afin de rassurer leurs familles. Un peu plus loin, une adolescente se tracasse à peine d’avoir été séparée de sa sœur qui erre sous mescaline depuis la veille. Chacun échange ses bons plans et se rassure comme il peut.

Avec le recul, les promoteurs actuels doivent sans doute bénir les organisateurs Roberts et Rosenman pour avoir commis toutes les maladresses possibles. Woodstock fut un gigantesque brouillon avant le bourgeonnement mondial des festivals tels qu’on les connaît aujourd’hui. Malheureusement, les instigateurs de l’édition commémorative de 1999 (organisée à Rome, à 230 km au nord de Bethel) n’ont pas dû réviser le mode d’emploi dans l’intervalle. En trente ans, les revendications de paix portées par les festivaliers se sont évaporées et ce qui devait être une célébration fraternelle s’est transformée en débâcle. Résultat: incendies, vandalisme et agressions en tous genres. Un déchaînement alimenté en partie par l’inconscience de certains groupes qui incitèrent au soulèvement général (au hasard, Limp Bizkit).

Etrange monument funéraire

A l’abri dans les buissons, on découvre un bloc gris surmonté d’une colombe en relief et d’un cartouche qui certifie que nous nous trouvons bien sur le site original du festival. Sobre mais peu représentatif de l’effervescence qui a dû régner trois jours durant. Inaugurée en 1984, la sculpture ressemble à un étrange monument funéraire. Une observation qui prend une nouvelle dimension depuis qu’il a été annoncé que les cendres de Richie Havens seraient prochainement dispersées sur la plaine qui lui fait face. Décédé en avril dernier, son nom était devenu indissociable de Woodstock. Remplaçant au pied levé le groupe qui devait ouvrir le festival, le soulman révéla l’étendue de son talent en envoûtant la foule pendant près de trois heures. Depuis lors, son titre "Freedom" demeure emblématique d’une époque où les jeunes pensaient encore qu’une chanson avait le pouvoir de changer le monde.

Richie Havens – Freedom

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