William Friedkin: Le retour d’un grand taré

Avec Killer Joe, le réalisateur trempé du rouleau exorcise le cinéma américain bien-pensant. Retour cinglant d’un enfant enfin redevenu terrible!

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Tout est dans tout! Preuve supplémentaire: le cinéma déglingué de William Friedkin devrait tout au philosophe Emmanuel Kant. "Depuis toujours, c’est l’une de ses phrases qui me sert de devise", explique généralement le réalisateur: "Avec un tronc aussi tortueux que l’homme, on ne fera jamais rien de droit". Dont acte.

Et, de fait, depuis 47 ans de carrière, cet agité, détenteur d’une certaine idée bien barrée du cinéma ricain ne s’est jamais montré aussi redoutable que lorsqu’il pointait et faisait fructifier l’ambiguïté de l’être humain. Prêt à tout, et de préférence au pire, pour se sortir du pétrin (French Connection, L’exorciste…). "Plus que jamais, je suis persuadé que le meilleur moyen est de ne pas prémâcher les choses aux spectateurs. De ne pas leur dire qui sont les bons et qui sont les méchants. J’ai attendu cinq ans pour tomber sur le bon scénario depuis Bug. Killer Joe m’a donc appris une chose: toujours reculer pour mieux sauter. Voire ne pas sauter du tout si vous ne le sentez pas. J’ai trop souvent accepté des tournages juste parce que j’avais envie ou besoin de travailler. C’était une erreur!"

De fait, quand on regarde la filmographie made in Friedkin, il faut bien admettre que sur ses 22 films, une bonne moitié serait plutôt du genre "pas à faire mais malheureusement faits". Car s’il est donc capable du meilleur, Willy ne s’est parfois pas sauvé du pire non plus. Voir par exemple Good Times (1966), son premier essai ininspiré où il tente de diriger Sony et Cher dans leurs propres rôles d’apprentis stars du grand écran. Ou Jade (1995), qui essaie de surfer sur la vague du thriller érotique façon Basic Instinct mais coule à pic.

Jusque dans les années 90, ce natif de Chicago a enquillé les films avec une régularité métronomique. Comptabilisant des réussites artistiques (Le convoi de la peur en 1977), des succès critiques (La chasse avec Al Pacino en 1980), voire de timides cartons au box-office (Police fédérale de Los Angeles, 1985). Mais jamais les trois à la fois. "Je sais bien que ces trois critères forment une sorte de connexion pour une réussite totale aux yeux de certains. Mais moi, si j’arrive à en remplir un seul, c’est déjà gagné." Voici cinq ans, Bug, thriller imparfait mais performant, remettait Friedkin sur la un semblant de bonne voie.

Cette fois, le voilà carrément remis sur les rails! Car Killer Joe renoue avec les meilleurs chapitres du maître. Et ce pour trois raisons fondamentales. Tout d’abord: l’histoire. Bien barrée comme on les aime avec une giclée de scènes cultes en devenir et un point de départ qui plante fameusement le décor (un flic le jour et tueur à gages la nuit accepte aussi les paiements en nature, genre s’amuser avec la fille d’un de ses commanditaires). Ensuite: un casting aussi surprenant que solidement balancé (avec un très surprenant Matthew McConaughey en antihéros totalement pourri, brisant enfin son image d’aimant à midinettes). Enfin: une bonne dose de politiquement incorrect avec éclaboussure de vitriol sur la famille américaine parfaite.

Le tout produit par Nicolas Chartier (un nom de famille prédestiné!), l’un des courageux géniteurs de Démineurs (6 oscars), brûlot qui n’assurait pas vraiment la promotion de l’armée de George Bush. "Comment ne pas avoir envie de bosser avec ce type? Il fait son beurre avec des films de qui sortent directement en DVD et sont achetés tout autour du monde. Puis investit l’argent ainsi gagné sur Démineurs ou Killer Joe!"

Preuve qu’il y aurait, aujourd’hui encore, moyen de sortir des longs métrages qui sortent du cadre à Hollywood? "Sans doute moins qu’avant, nous répondait Wes Craven à l’occasion de la sortie de Scream 4 l’an dernier. Mais je pense qu’avec des gens comme William, nous faisons encore partie du cercle restreint auquel l’on permet de temps en temps de délirer tranquille. Cela ne fait pas forcément de nous des milliardaires, mais des cinéastes libres. Et c’est bien l’essentiel. Surtout si l’on arrive à choquer les ligues de vertu au passage, évidemment."

Bref, la censure n’a qu’à bien se tenir. Et de toute façon, Mister Exorciste n’est pas du genre à multiplier les courbettes: "Je suis vraiment trop vieux pour me mettre à genoux et supplier les types de la censure! Je pense évidemment que Killer Joe n’est pas destiné aux enfants mais je suis tout aussi persuadé que c’est aux parents de décider. J’ai rencontré récemment JJ Abrams (notamment réalisateur de la série télé Lost et de Mission: Impossible 3 – NDLR), et il m’a confié que son père l’avait emmené voir L’exorciste à 8 ans. Ça n’a pas l’air d’avoir ruiné totalement son existence!" De toute façon, ce n’est plus à ce vieux Friedkin que l’on apprend à faire des grimaces. "Je crois en Jésus mais pas en l’Église catholique. Eh bien, de la même manière, j’ai foi en la puissance du cinéma mais plus trop dans le Hollywood d’aujourd’hui", répète-t-il à qui veut l’entendre. Visiblement très fier d’avoir exorcisé les démons du ciné bien-pensant sans y laisser son âme…

Killer Joe
Réalisé par William Friedkin. Avec Matthew McConaughey, Emile Hirsch, Juno Temple – 102’.
Sortie le 26/9

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