« Voter n’est qu’un amuse-gueule »

Si on tirait nos décideurs au sort? Idée-choc, mais pas forcément idiote. L'auteur et très respecté historien flamand David Van Reybrouck la défend avec acharnement. On peut ne pas être d'accord, mais on écoute attentivement.

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L'auteur

Né à Bruges, David Van Reybrouck est historien, archéologue, écrivain et l'auteur de l'immense best-seller Congo, prix Médicis essai en 2012. Il vient de publier Contre les élections (Actes Sud, 224 p.).

Véritable star en Flandre, David Van Reybrouck est ce qu’on appelle un intellectuel engagé. Apolitique, mais engagé. Avec d’autres, il a notamment lancé le G1000, une initiative citoyenne censée redonner du souffle à la démocratie en invitant des Belges tirés au sort à débattre des grands enjeux du moment. Fin de l'an dernier, l'homme allait plus loin encore avec son ouvrage Contre les élections, tout récemment traduit en français. Un livre dans lequel l'écrivain propose ni plus ni moins de tirer au sort des parlementaires, parce que"les élections, ce n'est pas vraiment la démocratie". On a interrogé Van Reybrouck, histoire de savoir si ça valait encore la peine de se déplacer jusqu'aux urnes le 25 mai prochain…

Dans votre ouvrage, vous nous expliquez que les élections ce n’est pas vraiment la démocratie. C’est surprenant, non?

David Van Reybrouck – Je ne dis pas uniquement cela, mais si certains retiennent que démocratie n’est pas forcément synonyme d’élections, je suis déjà content. Car le fait est que nous sommes tous devenus des fondamentalistes du scrutin. Comme aveuglés par cette idée que la démocratie, ce sont des élections et rien d’autre.

C’est tout de même un des fondamentaux. Que reprochez-vous à ce système?

D.V.R. – Voter est un système répandu. Les élections ont été inventées pour rendre les gouvernements possibles mais aujourd’hui – paradoxe – elles rendent le travail de ces gouvernements impossibles. Tout simplement parce que aujourd'hui, les élus sont tellement obnubilés par l’élection suivante, leur réélection, qu’ils en oublient la dernière, celle qui garantit la légitimité de leur action. C'est la crainte des élections suivantes qui paralyse le système.

Ce n’est pas propre à la Belgique.

D.V.R. – Pas du tout en effet. On le constate partout en Occident. Vous savez, la démocratie a été inventée il y a trois mille ans déjà. Mais les élections sont un concept qui date d’il y a deux cents ans seulement. Elles ont été inventées après la Révolution française de 1789, on voulait alors remplacer l’aristocratie par la démocratie. Mais aujourd’hui, on a recréé une forme d’aristocratie, où les élus choisissent leurs successeurs. Souvent des gens de leur famille d’ailleurs! On peut donc parler d’aristocratie élective.

Certes, mais que proposez-vous à la place des élections?

D.V.R. – Le tirage au sort! Aristote, Montesquieu et de nombreux autres penseurs ont toujours soutenu que le tirage au sort appartenait à la démocratie. C’est d’ailleurs le système retenu pour constituer les jurys d’assises dans les procès.

On tirerait donc les députés au sort? Pourquoi pas le gouvernement, le Premier ministre ou les ambassadeurs tant qu’on y est?

D.V.R. – Non évidemment! Mais regardez la réforme de l'Etat. A partir de cette année, on ne votera plus pour le Sénat. Pourquoi ne pas le remplacer par une assemblée de citoyens tirés au sort? Des gens qui auraient comme qualité de ne pas devoir chercher à tout prix à rester en politique. Certains l’ont fait à l’étranger avec succès.

Où donc?

D.V.R. – En Irlande il y a peu. On a mis ensemble 33 élus et 66 citoyens tirés au sort. Tous ont travaillé à une réforme de la Constitution et au mariage homosexuel. Ça a très bien fonctionné, croyez-moi.

En matière de démocratie, quelle cote donneriez-vous donc à notre système belge? Zéro?

D.V.R. – Non, pas si peu. Disons 3,5…

Une cote d’exclusion, quand même.

D.V.R. – Parce que nous restons dirigés par une élite. En Belgique, la monarchie a de moins en moins de pouvoir mais celui-ci est passé entre les mains des familles politiques. Je rappelle quelques chiffres: 5 % des Belges sont membres d’un parti politique, la moitié à peine de ceux-là sont actifs, et une infime minorité de ces 2,5 % est candidate à une fonction. Et on appelle ça "démocratie représentative?". Allez… C’est tellement dommage, quand on voit qu’il y a tant de gens qui seraient enthousiastes à l’idée de partager leurs idées.

Tirer au sort demande quand même de tomber sur des gens qui ont certaines qualités: compréhension des enjeux, qualités d’écoute, de transposition du problème à la solution concrète…

D.V.R. – On me pose souvent cette question. Je réponds qu’on est tous l’expert de sa vie! En outre, n’idéalisons pas notre législation actuelle. Les parlements, les cabinets sont censés être remplis de juristes, de spécialistes. Pourtant, nombre de lois s'avèrent déjà, in fine, très mal écrites et donc inapplicables.

Mais si dans le paquet des tirés au sort il y a plein de Le Pen, ou de farfelus?

D.V.R. – Dans tous les parlements, on retrouve des Le Pen. Ou des farfelus. Le tirage doit toujours donner un échantillon représentatif de la société. En outre il reste les législations supérieures: Constitution belge, législation européenne, déclaration des droits de l’homme… Ce sont des garde-fous. J’ajoute enfin que les expériences montrent qu'il y a toujours une correction du groupe sur l’individu. Avec le tirage au sort, le pouvoir d’un Le Pen serait réduit.

Vous avez cité le cas de l'Irlande. Il existe d’autres exemples de tirages au sort?

D.V.R. – San Francisco commence à s’y mettre. La municipalité invite ses citoyens à s’exprimer sur son budget. Le district d'Anvers centre aussi, avec un échantillon qui se penchera sur 10 % du budget local.

Remplacer une partie des élections par un tirage au sort demanderait une nouvelle Constitution. Impossible avant le 25 mai. D'ici là, que préconisez-vous?

D.V.R. – J'invite les partis politiques à prendre très au sérieux la méfiance des citoyens. Elle est énorme. Pour l’après-élections, je plaide pour un ministre ou un secrétaire d’Etat à la Participation. Cela existe dans les communes, pourquoi pas au fédéral? Il faut aussi se pencher sur l’innovation démocratique. Invitons les citoyens à se pencher sur ces questions tellement sensibles que les politiques ne parviennent pas à prendre de mesures radicales.

Quel genre de mesures?

D.V.R. – La circonscription unique. Ou le bilinguisme du pays et les moyens pour y parvenir. Demandez aux gens en rue, ils sont tous pour. Mais les politiques ne parviennent pas à s’entendre dessus.

Il y a des pays comme la Suisse où l’on consulte les gens sur tout. Voyez la Suisse avec ses référendums à tout bout de champ. Ne serait-ce pas une autre bonne solution à la crise de la démocratie représentative?

D.V.R. – Non, parce que le référendum est contraire à la démocratie. Tout le monde vote sur un thème que peu de gens maîtrisent. Or, moi je plaide pour un petit groupe désintéressé qui donc n’est pas influençable et à qui on donne le temps et les moyens de maîtriser l’enjeu.

Un homme comme Laurent Louis est également pour le tirage au sort. Ce n'est pas un peu poujadiste et démago, votre truc?

D.V.R. – Non. Plus depuis un moment en tout cas. Vous savez, en 1850, un homme a proposé que les femmes puissent voter. On a dit qu’il était démagogue. Qui redirait cela aujourd’hui?

Quand même, de là à supprimer les élections. C’est de la désobéissance civile…

D.V.R. – C’est mon éditeur qui a choisi le titre. J’encourage sincèrement les gens à aller voter. Mais l’élection, c’est un amuse-gueule démocratique. J’aimerais bien qu’on passe au vrai repas.

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