Vers une télé qui rend moins con?

La téléréalité s'essouffle, les jeux et les prime times débiles de TF1 aussi. Tout profit pour les magazines, les docus et les fictions qualitatives des autres chaînes généralistes. La fin d'un règne pour la télé-poubelle?

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La télévision rend con. A croire que ce poncif était devenu un leitmotiv… Et la programmation ultra-commerciale de ces dernières années ne viendra pas le contredire. De la téléréalité d'enfermement aux grands quiz diffusés en prime time, des jeux vintage débiles aux sitcoms françaises affligeantes, la téloche de l'an 2000 avait clairement touché le fond. Heureusement, il semble que sa clientèle s'en soit – enfin – rendu compte. Même le sacro-saint public populaire de TF1 a commencé à déserter la grille de la première chaîne française, qui enregistre actuellement les pires audiences de toute son histoire. Le groupe privé a même dû revoir ses tarifs publicitaires à la baisse. Un drame, pour une chaîne qui ne vend pas du divertissement mais bien du temps de cerveau disponible pour Coca-Cola et consorts. La télévision-poubelle arriverait-elle à la fin de son règne?

En tout cas, ça bouge de tous les côtés. Et les résultats de certains talk-shows comme Le grand journal (Canal +) ou C à vous (France 5) confirment un certain regain d'intérêt pour la télé "de qualité". Même la fiction française, cantonnée d’habitude au genre le plus populaire, se chope enfin ses lettres de noblesse sur Canal + et France 2. Sans parler d'Arte qui ne joue plus la carte du ghetto culturel à tout-va et rajeunit son audience avec des soirées thématiques plus accessibles et des séries qualitatives françaises ou américaines. "La télé a connu une période très noire, confirme Jérôme Clément, ex-président de la chaîne culturelle franco-allemande. Ses grilles de programmes étaient très commerciales, aussi bien sur les chaînes privées que sur le service public. Arte a d'ailleurs fortement progressé à cette époque et je pense qu'elle a eu une grande influence sur les autres diffuseurs. Notre petite chaîne a été un véritable laboratoire. On a montré aux autres qu'on pouvait faire de la télé autrement!" Notamment avec des docus historiques, des émissions culturelles avant-gardistes, du cinéma d'auteur et des séries cultes. Bref, une télé qualitative.

"Avec une offre plus exigeante mais également plus respectueuse, précise François Tron, directeur des antennes de la RTBF. On arrive aujourd’hui à la fin d’un cycle. On le voit bien avec TF1 qui a clairement franchi la ligne jaune au nom du quantitatif. Donner une vision dégradante de la personne, de ses traits psychologiques ou de sa vie intime n’est pas un choix payant. Tant mieux. Moi, je pense qu’une télé de qualité, c’est un programme qui laisse des traces dans l’esprit des gens et qui permet de voir le monde sous un autre angle."

Des grilles et bientôt du vide…

On n'y est peut-être pas encore tout à fait… N'empêche, la téléréalité s’essouffle et les remakes des jeux télé et des émissions de variétés des années 80 et 90 n’y changeront rien. Même les séries américaines se font de moins en moins populaires. Offre trop abondante? Ras-le-bol du genre? Une chose est sûre, lorsque tous ces feuilletons se retrouveront en catch-up ou en VOD sur le Net, il ne restera plus grand-chose dans la grille de certaines chaînes. "Nos concurrents sont trop dépendants du marché, poursuit Tron. Je pense que l’avenir de la télé de qualité passera surtout par la production locale. J’ai beau être Français, je suis persuadé que l’ancrage belge et l’identité wallonne sont très porteurs. Il faut être dépendant de notre créativité et pas de celle des autres. Cela nous permettra également de rentabiliser ces productions propres en les distribuant sur Internet ou sur d’autres supports. Ceux qui n’optent pas pour cette stratégie le regretteront très sérieusement!"

On parie que toutes les chaînes ne suivront pas ce conseil? La qualité en télé exige en effet de très gros investissements. Et si Jérôme Clément et Arte n'ont pas hésité une seule seconde avant de produire le docu de l’artiste Jean-Michel Alberola – un tournage de quatre ans au Japon pour y shooter le changement des saisons -, ils sont aussi les seuls à pouvoir le faire. "Sans doute, répond l’ex-boss de la chaîne européenne. Mais est-ce un luxe de prendre son temps? "Le superflu est chose très nécessaire" comme disait Voltaire. Je pense surtout qu'il faut se battre pour des projets sur lesquels on a des convictions fortes. Si le président de TF1 a un enjeu sur le gain de parts publicitaires et qu’il est prêt à se défoncer tous les jours pour ça, tant mieux. Je défends d’autres valeurs. Et je suis désolé si je n’arrive pas à me passionner pour des jeunes qui bouffent des fourmis ou des femmes qui veulent coucher avec le maximum de mecs en un minimum de temps. La télévision en tant que telle ne m’intéresse pas. C’est plutôt l’utilisation qu’on en fait. Et même si ça peut parfois être chiant, il faut faire appel à la curiosité et à l’intelligence du public…"

Sauf que ces deux traits de caractère sont plutôt rares chez le téléspectateur. Et la télé de qualité s’avère d’ailleurs la moins regardée… L'intelligence d'un programme ne fait visiblement pas le poids face au plaisir que procurent de nombreuses autres émissions. La chaîne culturelle franco-allemande en est le meilleur exemple: elle a toujours été plébiscitée par le public belge et la critique, mais n'a jamais enregistré d’audiences substantielles. "D'après les sondages commandés par l'hebdo français Télérama, Arte a toujours été la chaîne préférée des Français, celle en qui ils accordent le plus de crédibilité, poursuit Jérôme Clément. Mais ils ne la regardent pas, ils zappent sur TF1! De toute façon, la qualité d'une chaîne de télé ne se mesure pas à son audience. La Nouvelle Revue française, par exemple, ne pouvait compter que sur 30.000 lecteurs, mais elle a considérablement influencé la littérature du 20e siècle. C’est un peu la même démarche. Le choix de l'intérêt, du temps et le refus de céder à la pression des modes!"

Le bonheur du téléspectateur, contre son gré

Une télé originale, intelligente et populaire. Voilà sans doute le cocktail le plus difficile à réaliser. "On peut faire de la qualité et de l’audience, rétorque François Tron. Notre émission Comme un chef a très bien fonctionné. Le programme court Vestiaire, aussi. Et quand on déprogramme des films pour diffuser des docus sur l'Egypte ou sur Tchernobyl et qu'on réalise des audiences autour de 250.000 à 300.000 téléspectateurs, on prouve que ces deux critères ne sont pas indissociables." Le directeur de la télé publique mise également tout sur l’effet de levier: attirer les téléspectateurs avec des programmes populaires sur une chaîne et leur permettre de découvrir une offre télé résiduelle plus pointue sur une autre.

Mais on ne fait pas le bonheur du téléspectateur contre son gré… Et lorsque la V.O. sous-titrée a débarqué sur La Trois, elle n’a pas suscité l’engouement escompté. Même essai et même bide sur Arte en prime time. Les études réalisées par la chaîne culturelle l’ont bien démontré: dès qu’un film débutait en version originale, il perdait 60 % de son audience dans la minute qui suivait! Encore ce maudit écart entre ce que les gens déclarent aimer regarder et ce qu’ils regardent vraiment. Un décalage que les sociétés de mesure d'audiences connaissent d'ailleurs très bien. Après avoir choisi ses panels de téléspectateurs, Médiamétrie attend ainsi six mois avant de commencer à enregistrer ses résultats. Le temps que le panel sélectionné – qui se sait observé – en ait marre de se sentir obligé de regarder Arte, et retrouve ses vieilles habitudes sur TF1 ou M6… "Il faut néanmoins continuer à créer l’appétit, le désir et ne pas céder à la facilité, insiste François Tron. C’est l’équation la plus difficile en télé."

Du côté de la maison RTL, qui domine largement le marché de la fiction télé en Belgique, on préfère laisser aux téléspectateurs le soin de juger de la qualité d’un programme. "Comme si on pouvait se permettre de ne pas avoir une vision qualitative du téléspectateur!, se défend Stéphane Rosenblatt, directeur de la télévision. Nous sommes une chaîne populaire au sens positif du terme et nous visons donc le public le plus large possible avec un éventail de programmes très étendu. La qualité, chez nous, passe aussi par une certaine prise de risques." Avant de citer les docu-fictions et les débats politiques que la chaîne diffuse en prime time ou les séries U.S. qui sortent des canevas habituels. "Vous savez, lâche Rosenblatt, faire de l’élitiste, c’est relativement facile. Faire du populaire et exigeant, c’est autre chose. Et il n’y a pas un bon et un mauvais public populaire, ni un public qu’on caresse dans le sens du poil. Le téléspectateur a vachement évolué, sa consommation de télé et de médias aussi. Et si vous ne lui offrez pas un niveau de production bien supérieur à ce qu’il avait l’habitude de regarder, il ira voir ailleurs."

France et Belgique, drôles de canards

Face à ces nouvelles exigences, les chaînes n’auraient ainsi pas d’autre choix que de proposer des programmes de qualité comparables aux best-sellers internationaux. C’est en tout cas ce que tente France 2 avec ses fictions politiques mais aussi ses séries propres telles que Les beaux mecs ou Signature. Reste que France et Belgique sont des exceptions en Europe: seuls pays du continent où les séries US font plus d’audience que les productions nationales. Est-ce parce que le téléspectateur y est devenu plus exigeant? "Aujourd’hui, admet Sophie Gigon, directrice de la coordination et de la stratégie fiction à France Télévisions, on se doit de proposer des fictions créatives et diversifiées afin d'explorer de nouvelles formes d’expression." Malgré un niveau de production jamais atteint sur le service public français, ces premières fictions qualitatives n’ont pourtant pas eu le succès escompté. Et si les séries U.S. les plus barrées enchaînent les succès sur les chaînes câblées américaines, il faut bien reconnaître que nos téléspectateurs se méfient encore solidement de leurs homologues françaises… "Notre public n’a pas l’habitude de voir ce genre de séries sur France 2. C’est déstabilisant! Mais la demande évolue très vite, je pense qu'il devrait rapidement adhérer à ces contenus moins conventionnels. Mais attention, on doit continuer à proposer des fictions plus populaires à certaines heures: vous n’arriverez jamais à mobiliser les neurones d’un téléspectateur qui rentre d’une longue journée de boulot. Il y a encore des moments où on souhaite que la télé soit juste divertissante…"

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