Un Tour pour rien?

Le Tour fascine autant qu’il irrite. Pourquoi? Comment? Les quatre questions qui fâchent. Les réponses de trois super-spécialistes.

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1. Pourquoi le Tour survit-il aux mensonges et aux casseroles?

"Regardez ces hordes de Hollandais, s’exclame le journaliste sportif de la VRT Carl Huybrechts. Ces calvinistes mettent un pied au-delà de la frontière et ils se sentent en Amérique du Sud. Le Tour de France, c’est l’exotisme à portée de bourse. Une occasion légitime de faire la fête. Pour un Belge, il y a le mythe d’Eddy Merckx. Un Britannique adore le côté chic de l’Hexagone. En fait, chaque nation trouve ses propres raisons de juger le Tour formidable." D’autant qu’il incarne la notion d’héroïsme sportif. Des chutes dangereuses en pleine montagne, des défaillances, des retournements de situation. A la limite, les résultats n’ont que peu d’importance. La preuve par les nombreux déclassements de vainqueurs. Dont tout le monde semble se moquer.

2. Des affaires, depuis toujours?

Oui. Dans ses nombreux livres sur le cyclisme et le dopage, le médecin du sport Jean-Pierre de Mondenard raconte que le premier aveu de triche remonte à… la toute première édition. L’année suivante, en 1904, on crut bien que l’aventure était déjà terminée. Un coureur s’aida d’un engin motorisé, des supporters jetèrent des clous sur la route et ça bastonna franchement. Quatre mois après l’épreuve, les quatre premiers de ce deuxième Tour de l’histoire furent déclassés et suspendus. Dans la mémoire collective, il suffit de s’interroger sur les noms qui nous restent en tête. Indurain, LeMond et Hinault? Il y a aussi Simpson, Virenque ou Armstrong, "victimes" du fléau de la dope. A chaque fois que la caravane du Tour prend le fossé, elle redémarre de plus belle. Le téléspectateur en redemande. Les sponsors s’écartent rarement de la route. Même les montres Festina renouent aujourd’hui avec ce Richard Virenque, un moment maudit pour le déficit d’image qu’il avait causé à la marque.

3. Le Tour, profondément atteint par le dopage?

Traditionnellement si prudent, le président (belge) du Comité international olympique, Jacques Rogge, s’est lui-même inquiété du fait que "les leçons de l’affaire Armstrong n’ont pas été tirées". Allusion au fait que la roue tourne comme si de rien n’était. Dans son dernier livre consacré aux Grandes premières du Tour de France, le Dr Jean-Pierre de Mondenard rappelle que, depuis 1947, tous les vainqueurs ont dû se défendre contre des accusations de dopage. Le journaliste français Pierre Ballester, auteurs d’enquêtes approfondies sur le cas Armstrong, va plus loin encore: "L'aspect sportif n'existe pratiquement plus vu que 11 des 14 derniers vainqueurs ont triché". Ce qui fait réagir Carl Huybrechts: "Faut arrêter de déconner. J’ai beaucoup parlé de ce sujet avec l’ancien coureur Filip Meirhaeghe, médaillé d’argent en VTT aux J.O. de 2000 (contrôlé positif à l’EPO en 2004 et suspendu pour quatre ans – NDLR). J’ai compris que la fameuse EPO, ce n’était pas comme les amphétamines. Pour que cela donne des effets, il faut s’entraîner deux fois plus. Moi, quand je vois des types démasqués, ça ne me réjouit pas. Mais je sais qu’ils ont produit des efforts surhumains. Comme au cirque, ils sont les meilleurs et se sont dépensés comme des malades"…

4. Faudrait-il arrêter le Tour?

Auteur du féroce Fin de cycle. Autopsie d’un système corrompu, publié il y a quelques semaines, Pierre Ballester est l’un des rares à considérer qu’il faut stopper l’imposture. "On bousille le Tour de France!", s’est-il récemment exclamé à une heure de grande écoute sur France Info. Nouvelle cible du journaliste, l’Union cycliste internationale en prend pour son grade. "L'UCI est censée protéger son sport, ses coureurs, assurer la gestion des contrôles antidopage et concernant Lance Armstrong, notamment, elle n'en a rien fait", râle-t-il. Ballester prétend même qu’Armstrong aurait acheté l’UCI. Il chiffre "les dons les plus visibles" à 125.000 euros. Qui achèteraient le silence des autorités sportives. Mondenard estime lui aussi que "l’UCI doit se retrouver au banc des accusés. Elle a étouffé des affaires. A quoi a servi la mort de Tom Simpson sur les pentes du Ventoux en 1967? Et l’affaire Festina en 1998? Et l’affaire Puerto en 2006?" Stop ou encore? Carl Huybrechts s’en tire par une pirouette. "Moi, je suis très content qu’Armstrong ait été piégé. Comment pouvait-on croire que cet imb… d’Américain puisse faire mieux que mon héros d’enfance: Eddy!"

Plus sérieusement, poursuit-il, "qui suis-je pour critiquer cette frénésie que provoque le Tour auprès des enfants, et pas seulement eux? Un jour, j’ai vu mon copain Mark Uytterhoeven (un autre journaliste flamand réputé décalé) se saisir de tout ce qu’il avait trouvé dans sa chambre d’hôtel. Des cotons-tiges, des petits savons, des tubes de dentifrice. Puis, je l’ai vu jeter ça de la caravane du Tour et j’ai observé des types qui ramassaient ces petits trophées, tout contents de participer à la fête. Faut-il se moquer de tout cela?"…

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