Titanic, le naufrage qui n’en finit plus

Le 15 avril, il y aura cent ans que le Titanic sombrait. L'événement refait surface en télé, au cinéma avec la version 3D du film de James Cameron ou en vente aux enchères... Retour sur une catastrophe qui fascine toujours.

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Près de trois mois après le naufrage du Costa Concordia avec 4.000 passagers et marins à bord, un autre jour noir de l’histoire maritime se réempare de l’actualité. Jusqu’au 15 avril on ne pourra échapper au centenaire du naufrage du Titanicentré en collision avec un iceberg.

James Cameron, à peine remonté d’une plongée en sous-marin à 11.000 mètres dans la fosse des Mariannes, a saisi l’occasion pour nous refourguer son mélodrame aux 11 oscars en version 3D. Histoire de consolider un peu plus les recettes du second film le plus lucratif de tous les temps. La liste des événements commémoratifs autour du Titanic dépasse évidemment le cinéma, déjà riche de sept adaptations. Belfast, dont les chantiers navals avaient construit le fameux paquebot, le plus volumineux (46.000 tonnes) et le plus long (269 mètres) de son temps, vient d’ouvrir son musée Titanic. Ses directeurs estiment qu’il sera "leur Guggenheim" à eux, tablant sur 450.000 visiteurs par an.

Une vente aux enchères des objets remontés de l’épave du Titanic est annoncée pour le 15 avril sous la forme d’un seul et unique lot à acquérir pour la modique somme de… 189 millions de dollars! A grands coups de docus télé inédits, de croisières commémoratives à 4.000 €, de ventes de bouchons de bain "spécial Titanic", les poches n’en finissent plus de se remplir sur le dos d’une catastrophe maritime solidement ancrée dans notre psyché collective.

Contrairement à une idée souvent répandue, le naufrage du fleuron de la White Star Line, soldé par 1.500 morts, n’est pourtant pas le plus meurtrier de l’histoire. En 1940, le bombardement par les Allemands du navire anglais RMS Lancastria causa la mort de 2.000 à 4.000 personnes. Dans l’autre camp, le torpillage par les Soviétiques du paquebot allemand Wilhelm Gustloff, aura englouti à la même époque entre 6.000 et 9.000 soldats ou civils. "Ces résultats terribles de la guerre", comme les qualifiait Günter Grass, tombèrent logiquement, en regard des autres horreurs commises entre 40 et 45, dans un oubli relatif.

Tout comme la plus grande tragédie maritime en temps de paix que fut l’incendie du ferry philippin Doña Paz, après une collision avec un pétrolier en 1987: 4.500 morts.

Des criquets dans la nuit

Le nombre de victimes n’est donc pas la clé de l’impact toujours exercé un siècle plus tard sur notre imaginaire collectif par la tragédie du Titanic. L’explication est sans doute plus à chercher dans un "buzz" avant l’heure nourri par les témoignages des survivants. D’une rare force. En 1940, Jack Thayer, l’un des rares rescapés masculins, fit imprimer ses souvenirs de la nuit du 14 au 15 avril 1912. Ils seront réédités pour le centenaire. L’auteur y décrit les cris de ceux qui se jetèrent à la mer. "On aurait dit des criquets, hurlant dans les bois au milieu de l’été. Ce chœur de hurlements dura vingt ou trente minutes, agonisant petit à petit, à mesure que chacun ne supportait plus l’exposition au froid."

Les canots de sauvetage n’étaient plus qu’une longue caravane flottante de veuves et d’enfants. Il était trois heures, le Titanic s’était brisé en deux après avoir heurté un iceberg à 23h40. Frederick Fleet, le veilleur, avait distingué la masse blanche 37 secondes avant le choc. Impossible de la voir plus tôt: il n’y avait pas de jumelles dans le nid-de-pie! Le navire, voguant à pleine vapeur, tenta bien de virer de bord. Trop tard. Les officiers aux commandes du Titanic devaient être persuadés de pouvoir l’éviter. Sinon, ils n’auraient pas viré. En effet, une règle de conduite maritime veut que si l’on sait qu’on va toucher quelque chose, il vaut mieux foncer dessus en faisant machine arrière, car la proue est la partie la plus robuste d’un bateau. Toutefois, ceci n’aurait peut-être pas été vrai pour un mastodonte filant à 22 nœuds (42,5 km/h).

Cette confiance absolue dans ce monstre qualifié d’insubmersible n’avait pas seulement envahi les officiers, mais l’ensemble des passagers. "Ni Dieu ni les hommes ne pourront le couler", piaffaient-ils à leur embarquement à Southampton.

Vanité contre nature

Si le naufrage du Titanic est resté un symbole, c’est aussi pour s’être rapidement converti en un symptôme flagrant d’une panoplie de tensions pesant sur le début du vingtième siècle. La première, toujours piquante d’actualité, est sublimement décrite dans La convergence du couple, un poème de Thomas Hardy, où les poissons se demandent: "Mais qu’est-ce que cette démonstration de vanité engloutie?"

La nature, avec ses icebergs et son eau transperçant les corps de lames glacées, avait triomphé de son "mariage intime" avec la machine humaine. Elle avait terrassé, l’espace d’un instant, la navigation industrielle, si confiante en elle qu’elle jugea bon de ne pas équiper le bateau d’assez de canots de sauvetage. Deux ans plus tard, la puissance du capitalisme productiviste allait servir à armer un conflit mondial qui achèvera de broyer la béatitude des hommes face à l’ère moderne.

Après que la carcasse du navire eut rejoint les abysses, raison et fascination pour l’inexpliqué, deux traits distinctifs de l’époque victorienne, s’affrontèrent. D’un côté, il fallut trouver des explications consistantes, basées sur le manque de canots, la panique, le manque de visibilité, la présence inhabituelle de glace dans cette zone de l’Atlantique. Ces observations menèrent notamment à la création d’une patrouille des glaces et à un renforcement des mesures de sécurité sur les paquebots.

Immigration lucrative

Aux considérations rationnelles pour expliquer le titanesque naufrage vinrent s’ajouter une quantité de théories et de spéculations sur une fumeuse prédestination maléfique sur cette traversée. On soupçonna même un fantôme présent dans l’une des cheminées ou un sort jeté par une momie ramenée d’Egypte par John Jacob Astor, l’homme le plus riche à bord.

Affamés, les médias américains traquèrent les rescapés dès leur débarquement à New York. L’écrivain et marin Joseph Conrad, contempteur du tourisme maritime, réglera le sort de tous les commentateurs: "Oui, le navire aurait pu se sauver s’il avait été plus court de quelques centaines de pieds. Mais alors, il n’aurait pas eu de café français et de piscine". L’auteur d’Au cœur des ténèbres rappellera salutairement aux médias de respecter ces vies "misérablement déjetées pour rien, ou pire que rien: pour la gloire de faux standards de réussite, pour la volonté vulgaire de quelques personnes fortunées d’obtenir un banal luxe hôtelier".

Ce que Conrad ne dit pas, c’est que la plupart des profits des croisières transatlantiques venaient des billets payés par les migrants vers le Nouveau Monde. L’éclat de l’escalier du Titanic et de ses salons à brandy, surtout fréquentés par de riches Américains, ajoutait surtout un vernis de prestige à un business juteux. Le Nouveau Monde et ses richesses n’étaient plus si loin. Symboliquement, dans l’opulence de la première classe, ce rêve se donnait déjà à voir pour les immigrés des classes inférieures. La catastrophe aura remis riches et pauvres sur le même pied d’égalité au moment du grand plongeon.

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