Thierry Ardisson: « J’ai foi en ma légende »

L'homme en noir est plus que jamais au taquet. Animateur de l'excellent Salut les Terriens! sur Be 1, Ardisson réalise aussi son rêve: toucher au cinéma. Arrêt sur image d'un sacré jeune homme de... 63 ans.

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Votre vie est marquée par des succès mais aussi des creux. Chaque fois vous avez rebondi. Vous avez la baraka?
Thierry Ardisson – Il est vrai qu'on m'a souvent enterré! Viré de France 2 par Elkabbach en 1993, personne ne donnait cher de ma peau… Pourtant, j'avais déjà à mon actif Bains de minuit, Lunettes noires pour nuits blanches, Double jeu… Mais quitte à arrêter, autant que ce soit en plein succès. Je suis donc revenu avec Tout le monde en parle… pendant 9 ans! Puis rebelote, à nouveau viré, par Carolis! Là, tout le monde s'est dit: "Ardisson est cuit, enterré!" Et non, je suis allé lancer Salut les Terriens! sur Canal +. Au début, on peinait à 750.000 téléspectateurs. Aujourd'hui, j'ai doublé mon audience: 1,5 million!

Thierry Ardisson est donc increvable?
Le truc, c'est que j'ai foi en ma légende personnelle! Depuis petit, je suis persuadé que j'ai un destin. Pas national, mais médiatique. Et que je vais toujours m'en sortir. Exemple, il y a quatre ans j'ai monté Ardimages, ma boîte de production ciné. Faire ça à 59 berges, faut être marteau! Finalement, ça marche et je m'amuse beaucoup (voir encadré). Mon moteur est une sorte d'optimisme à long terme, malgré beaucoup de pessimisme à court terme. De l'opiniâtreté aussi, voire de l'entêtement…

Votre leitmotiv c'est: être en phase avec la modernité?
J'ai toujours surfé sur l'air du temps. J'ai des potes de mon âge (63 ans – NDLR) avec des cheveux longs qui écoutent encore Genesis ou King Crimson en tétant des pétards. Moi pas. Je suis d'un opportunisme total et je n'ai aucune envie d'être figé dans une époque ou une attitude! J'ai été baba dans les années 70, puis j'ai accompagné le mouvement punk avec le journal Façade, ensuite il y a eu le Fame & Fortune des années 80…

Vous vous considérez comme une machine à idées?
Audrey, ma nouvelle femme, dit que mon cerveau tourne à 10.000 à l'heure! Mon vrai métier c'est concepteur de produits culturels. Des campagnes de pub, des journaux, des livres, des émissions de télé et maintenant des films de cinéma. Ma base a été la pub où un mec vient et dit: "Tu vois cette bouteille d'eau? Tu as trois jours pour construire une campagne qui déchire". Mon cerveau a été formé à la résolution rapide de ce genre de défi. Quand une télé me demande une idée, je m'autobriefe et me mets dans les conditions drastiques de la pub où, pour trouver, il faut s'obséder. Mais je ne crois pas qu'on trouve des idées. On capte celles qui sont dans l'air. Je suis de ceux qui captent mieux que d'autres.

Vous avez installé les gimmicks, les snipers. Vos suiveurs ont fait moins bien…
Dechavanne aussi a été précurseur. Dans les années 80, lui et moi avons brisé les codes de la télé. Malheureusement, on a ouvert la boîte de Pandore! Cauet, c'était une mauvaise parodie d'Ardisson. Mes suiveurs n'ont pas non plus eu la chance de trouver un Laurent Baffie… J'ai été inventif car j'investis toujours beaucoup d'énergie. Parfois, j'ai aussi des idées toutes simples. Je fais sur Canal Jimmy Tout le monde en a parlé. J'y interviewe des gens qui ont connu une gloire énorme puis sont retombés dans l'oubli. Ce talk est enregistré au troisième sous-sol du parking sous le studio du Grand journal qui reçoit les stars. A moi les has-been dans un décor dépouillé. J'aime pas ce terme has-been pour l'avoir aussi enduré lors de ma traversée du désert. Je préfère post-célèbre!

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Dans Salut les Terriens!, vous devez "vendre" les vannes écrites par d'autres. C'est pas frustrant?
Non. Dans Tout le monde en parle, c'était Baffie qui les faisait. A Canal +, on m'a dit: "Il va falloir que tu vannes toi-même, mais t'inquiète, tu auras de bons auteurs. Seule obligation, tu vas apprendre à vendre des vannes". David Letterman, monstre adoré de la télé américaine, a 25 auteurs qui bossent pour lui. Moi, j'en ai trois. Ils me pondent chaque semaine une trentaine de vannes par invité. J'en garde 5 ou 6 par invité. SLT a été pour moi une vraie remise en question plutôt qu'une retraite dorée.

Dans Salut les Terriens!, vous avez renoué avec la collision des invités et des univers. C'est imparable?
Au début des Terriens, on a été prudent. On recevait surtout du bon bourgeois blanc de 50 ans. Des politiques. Des journalistes. Notre légitimité acquise, j'ai estimé qu'il fallait ouvrir le casting. D'où l'arrivée de rappeurs, d'artistes décalés comme Virginie Despentes, etc., pour renouer avec la clé du succès de Tout le monde en parle: le choc des mondes, le dîner de têtes avec une pute et un archevêque! L’audience a aussitôt grimpé.

Il s'est construit un personnage Ardisson autour d'un tas de clichés. Lequel voudriez-vous gommer absolument?
Mon affaire de plagiat lié à mon livre Pondichéry. J'avais pompé six pages d'un autre bouquin. Une belle connerie! Je ne pourrai jamais décoller cette étiquette tenace. Mais moi, contrairement à tous les plagieurs de Paris, je me suis dénoncé dès le lendemain à la radio! Mes ennemis se sont employés à cultiver cette image de mec qui copie. Alors que c'est l'exception dans ma carrière. Je n'ai jamais rien pompé d'autre. Tous mes concepts télé, c'est 100 % de création personnelle!

Vous avez aussi été créatif de pub pendant 15 ans avant de faire de la télé. Pourquoi avoir autant tardé?
Car je suis vénal. Je gagnais beaucoup d'argent sans vraiment bosser. Quand je trouvais un slogan à la con ("Quand c’est trop, c’est Tropico!", "Ovomaltine, c’est de la dynamite!", "Vas-Y Wasa" ou "Lapeyre y en a pas deux" – NDLR), on me disait que j'étais un génie. C'est comme une drogue.

Si vous aviez fait médecine, vous auriez choisi quoi: gynécologue, dentiste, légiste ou chirurgien?
Gyné! Je suis un bon accoucheur, non? (Rire.) Ouais, la médecine ça m'aurait plu. Tout comme avocat, j'aime argumenter et défendre des coupables comme je défends mes émissions ou mes films. Policier ou juge d'instruction aussi. Je suis bon en interrogatoire. J'aime les fiches, la précision. Et surtout les vrais détails. Mes invités se disent alors: "S'il sait ça, il sait tout". Cela les oblige à ne pas me raconter de conneries!

On vous sent serein mais toujours avec un fond d'anxiété. Pourquoi?
C'est idiot mais j'ai toujours peur de manquer. Et, comme pour le vélo, pour rester en équilibre il faut continuer à pédaler. Jusqu'au moment où je me dirai qu'il est temps de me retirer dans ma propriété en Normandie ou aux Seychelles, mon rêve!, pour écrire des livres avec un chat sur les genoux… C'est une bonne activité pour les vieux, écrire!

C'est votre idéal de fin de vie?
Ouais. Ecrire des livres d'histoire. Sur l'impératrice Eugénie ou sur le fils caché de Napoléon…
Je voudrais aussi écrire un livre dans l’esprit de mon Louis XX, qui réhabilite la monarchie comme vrai système de gouvernement. Et passer à la postérité comme celui qui aura restauré cette idée.

Vous voulez vivre vieux, avec l'aide de la religion, en catho convaincu?
Le plus vieux possible! Mais moins proche du religieux. Je me suis beaucoup réfugié dans la religion quand j'ai arrêté l'héroïne. Aujourd'hui, je me suis éloigné de la religion car c'est une sacrée source d'endoctrinement, de censure de la vie des gens, de conflits. J'ai encore foi en Dieu, mais une foi déconnectée des religions responsables de choses qui me gavent.

C'est quoi le bracelet noir que vous portez?
Le dernier signe de marginalité qui me lie encore à des choses transgressives que j'ai délaissées. Quand je ne l'ai pas au poignet, ce bracelet de force signé Hermès, je suis mal. Je ne peux plus m'en passer. Il est classe et très raccord avec mon costume noir. J'adore. C'est mon côté pédé-cuir (rire)!

 

SALUT LES TERRIENS! Chaque samedi Be 1 19h10 en clair

Tout le monde en a parlé
Thierry Ardisson
Editions Flammarion, 355 p.

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