On a testé les taxis du XXIesiècle

Ils sont moins chers, plus sympas et ultra-connectés. Malgré les menaces et les plaintes qui pèsent sur eux, on a testé les chauffeurs Uber et ceux de Djump.

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Les taximen veulent leur mort, la ville de Bruxelles leur a ordonné de cesser immédiatement leurs activités. Les nouvelles plateformes de covoiturage Uber et Djump auraient sans doute rêvé meilleur accueil en Belgique. Sur le papier, pourtant, cette formule de voiture avec chauffeur de particulier à particulier accroche. Après Los Angeles, Toronto, Paris et 70 autres grandes villes, ce nouveau lift débarque donc à Bruxelles. Pour notre plus grand bonheur? En pleine guerre des taxis, on a comparé les deux services disponibles sur smartphones et poussé le vice jusqu’à passer un entretien d’embauche pour devenir driver.               

Premier essai avec Uber un mercredi à 15 h. On télécharge l’appli UberPOP sur son tactile, on rentre son nom, son e-mail, son numéro de téléphone et on place sa carte de crédit face à l’appareil photo. Facile. L’idée étant de rejoindre le centre de Bruxelles depuis l’ULB. Mauvaise idée… "Toutes les UberPOP à proximité sont occupées, mais l’une d’entre elles devrait bientôt se libérer. Réessayez dans quelques minutes" nous avertit un SMS divisé en trois messages. Après quatre tentatives (et donc douze SMS reçus!), un chauffeur est disponible mais il ne sera là que dans 22 minutes. On décide d’annuler la course et de se diriger vers Delta pour attraper un métro. Old school.

On relance l’appli rue de l’Infante Isabelle, à deux pas de la Grand-Place de Bruxelles. 16 minutes d’attente. O.K., on commande. Et on entre sans plus attendre dans le vrai XXIe siècle. Dès que le chauffeur accepte notre requête, l’appli nous balance en effet son nom, sa photo, le modèle de sa voiture, sa plaque et le nombre d’étoiles attribué par ses précédents clients. Cool. Comme le temps d’attente qui s’affiche et la possibilité de suivre en temps réel la progression de la voiture sur le plan de Bruxelles. Impossible de se louper. D’autant que, via notre GPS, le chauffeur connaît lui aussi notre position exacte.

Trois voitures saisies

La Renault Scénic arrive à l’heure pile. "Bonjour Monsieur, comment allez-vous?", demande Sofiane (prénom d’emprunt), grand sourire, tenue décontractée mais soignée. Tout comme sa voiture qui affiche quelques kilomètres au compteur mais une propreté irréprochable. Il y a même une bouteille d’eau, payante, à disposition du client. Rien à redire. On s’étonne tout de même du peu de voitures disponibles cet après-midi."S’il y a beaucoup de demandes aujourd’hui, c’est parce que c’est gratuit!", lâche notre chauffeur du jour. Un gros coup de pub, mais aussi un gros majeur levé face à Brigitte Grouwels, la ministre bruxelloise des Transports qui vient de mettre en demeure la compagnie américaine de cesser immédiatement ses activités dans la capitale.

"Les chauffeurs n’ont passé aucun examen, ils ne suivent pas les tarifs et les véhicules ne sont pas en règle au niveau de leur signalisation", indique son cabinet. Comme seule réponse, la start-up californienne cofinancée par Google a donc offert la gratuité de ses services à tous les Bruxellois durant une semaine. "C’est aussi pour ces soi-disant problèmes de légalité que vous avez eu du mal à trouver une voiture , confesse Sofiane. Les chauffeurs UberPOP commencent à avoir peur. De la police, qui a déjà saisi trois voitures, mais surtout des chauffeurs de taxi.A Paris, certains se sont déjà même fait vandaliser leur voiture."

Pour Susanne Stulemeijer, la porte-parole européenne de la société, UberPOP n’a rien d’illégal. "Ce service effectué par des particuliers nage dans un vide juridique et aucune sanction n’a d’ailleurs été prise jusqu’ici." Avant d’ajouter que l’appli avait été préalablement présentée aux autorités. "Nous n’avons aucun intérêt à une confrontation avec la Région. Mais dans tous les cas, nous serons derrière les conducteurs. Et s’il y a des soucis, nous les aiderons."

Et des soucis, il risque d’y en avoir. Depuis le lancement de l’appli il y a quelques semaines à Bruxelles, les Taxis Verts, eux aussi, voient rouge.Une plainte vient d’ailleurs d’être déposée par la compagnie pour concurrence déloyale par des pratiques illégales. "Ce service de covoiturage est une redoutable machine commerciale , avertit Michel Pêtre, l’administrateur délégué des Taxis Verts. Si une course en taxi coûte 25 €, Uber pourra avoir un tarif de 20 €. Mais à partir du moment où aucune taxe ni aucun impôt n’est payé, les recettes engrangées par Uber sont nettement plus importantes que celles des taxis traditionnels."

Uber paie les P.-V.

Après quelques minutes de route, Sofiane passe justement devant l’un d’entre eux en train de se faire verbaliser pour mauvais stationnement. "Qu’il lui mette le maximum! Pourquoi croyez-vous que les taxis belges sont les plus chers d’Europe? C’est une mafia protégée par l’Etat…" Au sujet de son nouvel employeur, en revanche, Sofiane ne tarit pas d’éloges. "Regardez le SMS que la société vient de nous envoyer .Pour chaque course effectuée cette semaine, on reçoit d’office 20 euros!" Et en temps normal? Le chauffeur UberPOP touche 80 % du prix de la course. "Si je roule trois heures cinq jours par semaine, je peux facilement me faire 1000 €." Net d’impôt. De quoi permettre à ce fonctionnaire de la ville d’arrondir très solidement ses fins de mois.

Pour attirer de nouveaux chauffeurs, la firme californienne multiplie les avantages classiques (smartphone, abonnement téléphonique) mais aussi nettement moins conventionnels. "Si ma voiture est vandalisée et que je n’ai pas d’omnium, Uber rembourse tout. Je reçois aussi un véhicule de remplacement en cas de saisie par la police. Et si je me prends un P.-V. parce que j’emprunte les voies réservées aux bus et aux taxis, c’est Uber qui paie!" Même pas peur. Et c’est sans doute cette arrogance qui choque le plus le boss des Taxis Verts. "Ce mépris envers notre législation et nos autorités publiques est ahurissant. On saisit des voitures? Ce n’est pas grave, ils continuent en offrant une semaine gratuite. Google traite nos politiques de bouffons."

Nous voici arrivés place Stéphanie. A destination, Sofiane indique la fin de la course et on reçoit instantanément la note sur son smartphone et son e-mail. Distance parcourue, durée de la course, vitesse moyenne, itinéraire emprunté… Le montant de cette première course est de 5,83 €, arrondi à 5 € par Uber. Soit près de la moitié du prix d’un taxi conventionnel… On marque son accord et on attribue une note au chauffeur. Pour son amabilité, et pour sa langue bien pendue, on lui file cinq étoiles. Nous retenterons l’expérience Uber à deux reprises avec le même service et un temps d’attente moyen de 15 minutes. Un délai plutôt raisonnable, surtout que l’appli permet de pointer manuellement sa localisation et donc de commander la voiture avant d’arriver au point de départ.

24.600 euros d’amende par jour…

Et chez Djump? Faisant un peu figure de David contre le Goliath Uber, la start-up bruxelloise propose une application et une formule de covoiturage similaires. A quelques détails près. "Uber est une pure marque , lâche Tanguy Goretti, cofondateur de Djump, un simple service de chauffeur privé. Alors que nous, nous fonctionnons avant tout en communauté. Le chauffeur Djump, c’est un peu comme un pote que tu ne connaîtrais pas encore." La société belge filtre donc ses chauffeurs, mais aussi ses utilisateurs en soumettant l’installation de l’application à une demande d’autorisation! Avec délit de sale gueule à la clé? "Nous faisons juste quelques recherches sur le Net, histoire de vérifier que nous n’avons pas affaire à un mec qui jette des chats sur les murs" , s'amuse Goretti.

Sur la route, on sent d’ailleurs bien la différence par rapport à Uber. Le chauffeur est beaucoup plus jeune, il nous fait monter à l’avant et nous parle comme s’il chattait avec ses potes sur Facebook. Hyper-poli mais ultra-détendu. On n’a d’ailleurs plus l’impression d’être dans un taxi mais plutôt dans la voiture d’un Responsible Young Driver. Contrairement à Uber, le service belge n’est d’ailleurs actif que les jeudis, vendredis et samedis soir jusque 6 h du matin. Mais la plus grosse différence entre les deux services, selon la société bruxelloise, est le système de tarification. Alors qu’Uber fixe les prix, Djump repose sur le principe de la donation. Même si dans la pratique, en général, on paie ce que l’appli nous dit de payer… "C’est pour cela que Djump, lui, est légal , martèle ses fondateurs.Il s’agit simplement d’une plateforme d'intermédiation qui met en relation des conducteurs et des passagers."

Alors que le cabinet de Grouwels avait confirmé cette légalité par voie de presse, la ministre bruxelloise des Transports a pourtant depuis fait volte-face et prie désormais Djump de cesser, lui aussi, ses activités. Quant à l’Association des taxis bruxellois, elle porte également plainte contre Djump et lui réclame une astreinte journalière de 24.600 euros… "Nous avons publié une lettre ouverte à la ministre et comptons bien aller en justice , avertit Tanguy Goretti.Nous voulons créer une jurisprudence et faire bouger les choses. Il est temps que les villes encouragent l’innovation au lieu de la tuer."

Si on comprend bien la grogne des taxis, Uber et Djump ont au moins le mérite de flanquer une grosse claque au secteur. Contrairement à de nombreuses villes étrangères, le taxi bruxellois est un luxe réservé aux plus nantis. Ou aux personnes âgées qui n’ont pas d’autre moyen pour se déplacer. Et s’il paraît urgent de réguler ce nouveau marché, le covoiturage rémunéré pourrait désengorger un peu nos routes, créer des emplois et démocratiser l’usage du taxi aux heures où l’alcool coule à flot et où les transports en commun ne sont plus disponibles.

 

"Vous êtes journaliste, non?"

Chez Uber et Djump, le client est roi. Mais qu’en est-il de leurs chauffeurs? Comment les sélectionnent-ils? Pour le savoir, nous avons passé l’entretien d’embauche pour devenir driver chez Djump. Première démarche: on s’inscrit sur le site et on attend. Après 48 h, une stagiaire nous appelle et nous pose une première série de questions. "Pourquoi voulez-vous devenir chauffeur? Avez-vous eu des accidents?" Classique."Et depuis combien de temps avez-vous votre permis?" En répondant "12 ans" à cette dernière question, un premier blanc se glisse dans la conversation. "Euh… Eh bien, c’est O.K. alors" répond la stagiaire quelque peu étonnée. Le rendez-vous est pris dans les bureaux bruxellois pour un entretien d’embauche en face-à-face. Mais après quelques minutes passées à vérifier notre permis, notre carte d’assurance et notre certificat de contrôle technique, le très jeune CEO intervient. "Mettons cartes sur table, vous êtes journaliste, non?" Caramba, nous sommes démasqué. Google nous aurait-il trahi? "Non , répond Tanguy Goretti, mais vous avez 38 ans et nous n’avons jamais eu de chauffeur aussi vieux!" Pas sûr que cette dernière remarque rassure leurs usagers…

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