[TEMOIGNAGES] Ma vie après le braquage

Ils ont subi des attaques à main armée aussi soudaines que violentes. Quelques minutes de terreur qui ont suffi à changer le cours de leur existence. Quatre d’entre eux nous ont raconté comment ils vivent aujourd’hui.

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En Belgique, chaque jour, un bijoutier, un pharmacien ou un gérant de night-shop se fait braquer. C'est que, depuis quelques années déjà, les agresseurs ont déplacé leur champ d’action des banques et autres bureaux de poste vers les petits commerces de proximité, moins équipés en matière de surveillance et dont les caisses ou les coffres sont moins sécurisés. De l’argent à portée de main, raflé en quelques minutes, voire quelques secondes. Quelques secondes qui suffisent à bouleverser des existences. Celles de petits commerçants indépendants ou d’employés qui, ce jour-là, ne s’attendaient pas à ce que l’on pointe une arme dans leur direction. Nous avons rencontré quatre de ces victimes de hold-up. Toutes nous ont relaté une attaque d’une grande violence. Toutes restent traumatisées par cette terrifiante expérience.

"C’était en octobre dernier. Il était 6h15 du matin" , se souvient Lucie, employée à la boulangerie "Le coin chaud", à Saint-Georges-sur-Meuse, en région liégeoise. "Les portes de la boutique s’ouvrent automatiquement et j’ai soudainement vu débouler deux types encagoulés et gantés. L’un a pointé son arme vers moi tandis que l’autre me réclamait la caisse. La première pensée qui m’a traversé l’esprit, c’est que je devais protéger l’étudiante qui travaillait ce jour-là avec moi." Un réflexe naturel pour cette maman de 51 ans déjà confrontée à l’agression violente de sa propre fille, victime d’un home-jacking il y a quelques années. "Ses agresseurs l’avaient attachée au radiateur pendant cinq heures , se remémore Lucie. C’est sans doute aussi parce que j’ai pu voir à quel point cette agression l’avait traumatisée que j’ai eu ce réflexe envers cette étudiante."

Les braqueurs emmèneront finalement les deux femmes à l’arrière de la boutique, dans le bureau où se trouvait le coffre. Réclamant en vain le code – Lucie ne le connaissait pas -, ils ont finalement tiré deux coups de feu pour forcer la porte. Ces détonations résonnent encore aujourd’hui dans la tête de Lucie. "Jusque-là, je n’avais pas trop peur parce que j’avais compris qu’il ne s’agissait pas de pros. Mais quand ils ont tiré, j’ai été tellement surprise. Le bruit du tir de canon… c’était terrible."

Les genoux qui flageolent

Vincent, lui, a les genoux qui flageolent à la simple vue d'un braqueur encagoulé à la télé. Victime en 2005 et 2006 de deux hold-up dans sa pharmacie etterbeekoise, l’homme ne parvient pas à effacer de sa mémoire la sensation du couteau glissé sous sa gorge. "La première attaque avait déjà été très traumatisante puisque mon agresseur tremblait tant il était stressé. Et comme il me menaçait avec son arme, je craignais que le coup ne parte tout seul. La deuxième fois, c’était pendant les fêtes de fin d’année. C’est celui-là qui a sorti ce couteau…" Pourtant, le pharmacien s’estime relativement chanceux. Lui, n’a été attaqué "que" deux fois. "C’est peu", confie-t-il, comparé à des confrères. "A Bruxelles, les attaques de pharmacies sont devenues un fléau. L’une des mes consœurs, agressée il y a sept ou huit ans, est toujours internée en psychiatrie. Un autre a fermé boutique tant il était traumatisé."

Le cœur qui s’emballe dès qu’un bruit inhabituel les surprend, dès qu’un inconnu fait un geste brusque ou élève la voix. Autant de moments de panique, d’angoisse ressentis par ceux qui ont cru, un jour, que leur heure était venue. C’est le cas de Pina. Lorsqu’elle décroche le téléphone, c’est une dame à la voix enjouée qui nous répond. Mais dès que nous évoquons son agression, sa voix s’enraille. "C’est toujours comme ça depuis , explique-t-elle spontanément. Dès que j’en parle, ma voix devient irrégulière." Depuis octobre dernier, la patronne d’une petite épicerie à Ville-sur-Haine, dans le Hainaut, vit dans un état de stress permanent. D’autant que son magasin est situé sur la place du village, si paisible habituellement, et que les braqueurs ont agi en plein après-midi, se moquant totalement de la présence des clients à cette heure d’affluence. "Ils sont entrés à deux pendant que le troisième montait la garde à l’extérieur. Ils hurlaient comme des fous , se remémore Pina. Je revois encore cette cliente qu’ils ont bousculée contre le comptoir crémerie. Elle ne respirait plus du tout. Dans le fond du magasin, une jeune fille, terrorisée, a fondu en larmes." La commerçante se souvient aussi de ce marteau à long manche que l’un de ses agresseurs tenait fermement. "J’avais l’impression qu’il allait me le lancer…" Lorsqu’ils ont enfin quitté les lieux, Pina ne pensait qu’à une chose: prévenir la police. Mais plus aucun son ne sortait de sa bouche. "Je ne savais plus parler. Du tout. Ce sont les clients qui ont dû le faire à ma place." C’est depuis ce jour-là que sa voix flanche.

Des armes, des cris, des menaces, des coups de feu parfois. Pour des sommes dérisoires le plus souvent. Les auteurs sont rarement des pros du casse de banque. Plutôt des petites frappes, des drogués, des récidivistes. Voire des gars du quartier. A Wanze, une pharmacie a ainsi été braquée trois fois par le même individu. Un gars du coin… Pire, certains agresseurs ne sont même pas motivés par l’appât du gain. Juste la haine ou une colère aveuglante.

Hanté par ses menaces

Youness, agent de sécurité à la Stib, a été confronté à ce type de personnage. En mars 2012, il a été braqué par un homme qui lui reprochait d’avoir fait son métier. "Avec un collègue, on a été appelés pour un mouvement de panique à Ixelles. Un type venait d’agresser son avocat qu’il avait croisé dans le bus et était parti se cacher dans des buissons tout proches. Nous somme parvenus à le retrouver et à le maîtriser. Alors que la police l’embarquait, le type a regardé mon uniforme, où sont inscrits mon nom et mon prénom et a lancé: "Je vais te retrouver"." Des menaces de ce type, Youness en entend presque tous les jours. Mais cette fois, l’homme ne plaisantait pas. "Un peu plus tard dans la soirée, alors que je quittais le dépôt de Haren à bord d’un véhicule avec mon collègue, je l’ai aperçu dans la pénombre. Il s’est dirigé vers moi et a sorti une arme. Par chance, celle-ci s’est enraillée et on a pu prendre la fuite."

L’agresseur de Youness a finalement été arrêté et a écopé de 250 heures de travaux d’intérêt général. Une condamnation qui ne l’a pas ramené à la raison. Que du contraire: "Dès sa libération, il a recommencé à me menacer, via un collègue. "Je vais finir ce que j’ai commencé", c’est le message qu’il m’a fait passer. Depuis, il aurait commis d’autres faits. En tout cas, il fait l’objet d’un mandat d’arrêt et est en fuite" .

Les quatre victimes que nous avons interrogées disent toutes avoir été profondément choquées par ces hold-up. Elles en gardent des séquelles psychologiques. Une peur, parfois irrationnelle, que ce scénario ne se reproduise. Après son agression, Lucie a perdu trois kilos en une semaine et a fait appel à un psychologue. Elle était si angoissée qu’elle ne pouvait plus rien avaler. "Vu de l’extérieur, j’ai l’air très forte comme ça. Mais à l’intérieur, ça bout." Et bien que ses agresseurs aient été arrêtés, elle a finalement décidé de quitter son poste à la boulangerie de Saint-Georges-sur-Meuse. Elle a trouvé un nouvel emploi dans une galerie commerçante surveillée en permanence par des vigiles. "Je me sentirai plus rassurée. Ici, c’est trop difficile de continuer à travailler."

Bouleversements

Vincent, le pharmacien d’Etterbeek, n’a pas fermé son officine, contrairement à certains de ses confrères agressés. Mais il a placé des caméras de sécurité. Dorénavant, les clients doivent sonner avant d’entrer. Il n’a pas fait appel à un psychologue mais assure que "ça a été terrible pendant quelque temps" . Pina, elle, aurait bien voulu trouver un appui psychologique. "Mais en tant qu’indépendante, je ne peux pas fermer mon épicerie pour plusieurs heures en pleine journée." Alors elle tente de gérer son stress au mieux.

Pour Youness aussi, le cauchemar continue. Après avoir été mis sous protection policière, lui et ses quatre enfants, l’agent de la Stib a décidé de déménager. Plus prudent. Il voit un psychologue et un psychiatre. "Au moindre bruit, je suis sur mes gardes. Quand je quitte le boulot aussi." Youness ne travaille plus sur le terrain. Après son congé maladie, il a été affecté à des tâches administratives.

Quelques secondes d’intrusion pour quelques biffetons. Un traumatisme à vie pour leurs victimes.

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