Stephan Eicher: « Un artiste qui n’a plus rien à dire doit fermer sa gueule »

Créateur boulimique et bourlingueur de la vie, l'artiste suisse sait aussi quand il faut s'effacer.

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Sur cet album, vous faites suivre la chanson Tout doit disparaître par La relève. On doit vous prendre au mot?
Stephan Eicher – Je ne parle pas forcément de moi dans ces deux chansons, mais j’aime effectivement l’idée qu’il y a une fin à quelque chose. Je ne crois pas que l’éternité soit faite pour l’être humain et encore moins pour un artiste. Quand on n’a plus rien à dire, il faut fermer sa gueule et, effectivement, passer la main à des plus jeunes. Ceci dit, j’ai déjà la première chanson de mon prochain album.

Parmi les règles que vous vous êtes imposées sur ce disque, il y a le port obligatoire du costume pour enregistrer et chanter. D’où vient cette idée?
J’ai piqué le concept à Leonard Cohen. Il paraît que Nick Cave fait pareil. J’aime porter le costume, donc ça ne m’a pas demandé un effort particulier. Mais le plus étonnant, c’est qu’il y a eu contagion autour de moi. Le premier jour de studio, je suis arrivé en costard et tout le monde m’a regardé. Le lendemain, l’ingénieur du son avait mis une chemise blanche et les autres ont suivi. On est devenu le groupe le mieux sapé du circuit et ça se sent un peu sur l’album. En soignant nos tenues vestimentaires, nous montrons que nous avons du respect pour la musique que nous jouons et que nous donnons une valeur esthétique à ce que nous sommes en train de faire.

Dans chaque chanson de "L’envolée", vous évoquez la nuit qui tombe ou le matin qui se lève. C’est un disque de jour ou de nuit?
Initialement, j’avais envie de faire un album triste parce que, tout simplement, j’étais d’humeur triste. Je vis depuis cinq ans en France et je me rends compte autour de moi que l’ambiance est moins euphorique, qu’il y a moins de fêtes et que les lumières s’éteignent plus tôt en soirée. Mes premières chansons reflétaient ce climat morose de crise, mais je me suis dit qu’il fallait plutôt parler d’autre chose. Pour moi, "L’envolée" est l’album qui reflète  le jour venant juste après celui de la mélancolie. Après le questionnement, on se lève et tout devient lumineux.

Comme un vampire, vous avez besoin de sang neuf chaque fois que vous vous réveillez?
Voici un mois, j’ai eu une révélation. J’ai passé une nuit dans un hôtel à Genève. Le lendemain, j’ai regardé par la fenêtre de la chambre. Le lac, les bateaux, les bâtiments… Tout était en place, mais moi j’avais l’impression d’être mort la veille et de renaître avec une nouvelle âme qui avait effectivement besoin de se nourrir.

C’est la raison pour laquelle vous ne faites jamais deux fois le même album?
Non, ça, je ne le fais pas exprès. Je n’ai jamais su me répéter sur un disque ou en concert. Même en studio, quand je trouve une bonne intonation pour chanter, je suis incapable de la reproduire le lendemain. C’est la raison pour laquelle j’admire tant des artistes comme Arno, Francis Cabrel ou Leonard Cohen qui, à chaque fois, donnent l’impression de faire le même album alors qu’ils creusent encore et encore en profondeur. Moi, je suis incapable de creuser dans le même sillon, alors je pars ailleurs.

Qu’est-ce qu’un grand voyageur comme vous garde toujours dans ses poches?
J’ai ce que j’appelle un kit de survie. Dans la poche de mon veston, j’ai toujours un médiator pour jouer de la guitare et un tube de beurre de cacao parce que j’ai constamment les lèvres sèches. Je ne sors jamais de chez moi sans argent liquide, mon passeport et un carnet au cas où j’aurais une idée super-intéressante qui me passerait par la tête. Mais c’est ridicule comme réflexe car je n’oublie jamais ce qui est important.

Eisbär, enregistré voici trente ans avec votre groupe Grauzone, reste un classique joué dans les soirées gothiques. Quel regard portez-vous sur cette chanson?
J’en reste très fier. Je trouve que le son d’Eisbär a mieux vieilli que celui de Déjeuner en paix ou Combien de temps. En Allemagne, ce morceau me permet encore d’avoir la meilleure table dans un restaurant. En France, si la chanson est connue, peu de gens savent que c’est mon frère Martin qui la chante et moi qui bidouille les machines. On travaille toujours sur un nouvel album de Grauzone. En fait, ça fait trente ans qu’on réfléchit à un successeur d’Eisbär.

Avez-vous finalement trouvé cet Eldorado que vous chantiez en 2007?
Non et c’est tant mieux car je serais trop triste de n’avoir plus rien à chercher. Ce qui nous permet d’avancer dans la vie,  c’est justement cette quête de l’impossible.

Le 13/12 au Cirque Royal.
D6bels On Stage Jeudi 22 La Deux 22h55

Stephan Eicher
L’envolée
Universal

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