Sportifs amateurs, tous dopés?

Alors que les soupçons de dopage ressurgissent sur  le Tour de France avec la domination surhumaine de Christopher Froome, le dopage est aussi un fléau qui frappe de plein fouet les amateurs. Les cyclistes du dimanche, mais aussi les coureurs, les nageurs, et même les joueurs de pétanque. Hallucinant.

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Avouons-le d’emblée, on a bien galéré pour préparer ce papier sur le dopage amateur. Premier contact avec l’ami d’un ami qui coache des cyclotouristes et que l’on sait perpétuellement sous amphétamines. Et premier rendez-vous manqué. « Désolé, je n’ai jamais été en contact avec ces produits et puis, de toute façon, le sujet est beaucoup trop tabou pour en parler. » Via un autre préparateur physique, nous entrons alors en contact avec deux footballeurs amateurs qui ont aujourd’hui totalement arrêté de se doper. D’abord disposés à témoigner, ils finiront tous les deux par se rétracter. Il faut dire que le phénomène du dopage amateur est en train de supplanter son grand frère professionnel dans les colonnes des faits divers. Selon le dernier rapport de la cellule « Hormones », le service de la Police fédérale qui lutte contre le trafic de substances hormonales et la criminalité pharmaceutique, le nombre de saisies et de contrôles positifs dans les salles de sport est d’ailleurs en pleine expansion. Lors d’une récente opération, l’Agence flamande de lutte contre le dopage et la police fédérale a ainsi contrôlé six centres de fitness suspects. Résultat? Près de 25 % des membres étaient positifs!

Positifs à quoi? Dans 80 % des cas, les saisies concernent les produits dits « androgènes » (les stéroïdes) sous la forme de pilule ou de liquide à s’injecter. Des substances ultra-dangereuses et de plus en plus accessibles. La mafia qui sévit dans les salles de sport n’a d’ailleurs jamais été aussi présente et le nombre de produits dopants vendus sur le Net explose lui aussi. Il suffit d’ailleurs de taper le mot « Eporex » (le fameux EPO) sur Google pour s’en rendre compte. Dès les premiers résultats, on tombe sur des sites qui se proposent de livrer ces stéroïdes en Belgique en 24 heures chrono et avec la plus grande discrétion. Trop, bien trop facile.

Qu’en est-il de la qualité de ces produits? Selon plusieurs études, nombre de ces dopants ne contiendraient pas les principes actifs vantés sur leurs étiquettes. Pire, 15 à 25 % des compléments alimentaires légaux et commercialisés sur Internet renfermeraient, eux, des substances interdites et souvent non mentionnées sur l’emballage… « Cela ne m’étonne pas du tout, commente le journaliste santé Gilles Goetghebuer, auteur d’un récent ouvrage sur le dopage. Quand un fabricant met un complément alimentaire sur le marché, en général, c’est un peu de la poudre de perlimpinpin. Alors, la tentation est grande d’y ajouter un produit dopant. La créatine, par exemple, ne vous fera pas gagner de la masse musculaire, mais si on y rajoute de la nandrolone, alors là, ça marchera! »      

La Ritaline du petit frère

Ecoulés sur le Net ou dans les salles de fitness via un réseau de dealers, ces dopants sont également disponibles… en pharmacie. Depuis quelque temps, en effet, de plus en plus de sportifs détournent des médicaments de leur usage thérapeutique initial. A l’image de la cortisone, utilisée notamment pour soigner l’asthme et détournée par les personnes saines pour augmenter leurs performances. Ces sportifs peu scrupuleux identifient alors les symptômes des maladies traitées par ces produits sur le Net et vont ensuite trouver leur médecin en prétendant souffrir de ces pathologies. Et visiblement, certains professionnels de la santé se font avoir… « On parle beaucoup de la Ritaline, ce médicament composé d’amphétamines et prescrit aux enfants hyperactifs, poursuit Gilles Goetghebuer. Eh bien, aujourd’hui, elle est de plus en plus souvent détournée par les grands frères ou les grandes sœurs du patient et parfois même revendue à d’autres copains sportifs. »

Les tricheurs ne sont donc pas toujours ceux auxquels on pense. C’est d’ailleurs le second constat effarant dressé par ce récent rapport de la Cellule Hormones. Visiblement, de nombreux cyclistes amateurs âgés de 40 à 50 ans prendraient des produits dopants pour pouvoir suivre les plus jeunes coureurs dans leurs balades dominicales… « La plupart des sportifs ont pour objectif d’augmenter leurs performances. Alors, tant qu’ils progressent, ils ne sont pas très attirés par le dopage et le jugent d’ailleurs parfois très sévèrement. Mais entre 25 et 30 ans, ils commencent à plafonner et se remettent alors en question. C’est à ce moment que l’attirance pour ces stimulants est la plus forte. Quand on n’arrive plus à progresser par son propre talent… »

C’est aussi à ce moment que la dépendance risque de s’installer et de ne plus quitter le sportif jusqu’à sa retraite, voire encore quelques années après. On se rappelle d’ailleurs les déclarations-chocs d’Eric Rijckaert, l’ex-médecin de l’équipe cycliste Festina, qui prétendait que « l’EPO, c’est comme la climatisation dans la voiture. Quand on l’a connu, on ne peut plus revenir en arrière ».

60 à 70 % de l’équipe était dopée

Avec quels risques pour la santé? On le sait, la prise de produits dopants peut entraîner de très lourdes conséquences: accidents cardiaques et circulatoires, insuffisances rénales et hépatiques, cancers, impuissance, stérilité, troubles psychologiques… La liste est longue. En 2010, une autopsie pratiquée sur un bodybuilder avait ainsi permis de conclure que le décès de ce dernier était dû à une consommation chronique de produits hormonaux. Ceux-ci ayant entraîné la croissance d’un grand nombre de ses organes et l’épuisement de son cœur.

Ex-sportif professionnel, le Belge Kristof Bombaert dresse lui aussi un constat pour le moins sévère. « Mon père était cycliste semi-pro et il me parlait déjà du dopage comme d’une habitude il y a plus de 40 ans. Mais aujourd’hui, cette « tradition » est tellement ancrée dans le sport qu’elle touche désormais de nombreux amateurs. Je dirais même que le dopage est présent dans trois clubs de cyclisme amateur sur quatre! » Depuis sa reconversion en préparateur physique, cet athlète trentenaire est d’ailleurs confronté au problème chaque semaine. « Dans les clubs de foot, aussi, c’est beaucoup plus présent qu’on ne le croit. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui m’ont poussé à mettre un terme à ma carrière de footballeur professionnel. Il y a quelques années, déjà, 60 à 70 % de l’équipe était sous influence! »

Un dopage généralisé au nez et à la barbe des directeurs de club? Pour cet entraîneur de foot en deuxième division, les institutions sportives seraient gangrenées de la tête aux pieds. « L’autre jour, dans les vestiaires, j’ai surpris un joueur de 17 ans qui vantait les mérites d’un nouveau produit auprès d’un de ses coéquipiers. Selon lui, son ami devait absolument l’essayer car c’était de la « bombe ». Je les ai alors fait convoquer par la direction… qui les a laissés repartir sans la moindre sanction. Alors, autant vous dire que c’est corrompu à tous les niveaux! »

Pour cet entraîneur de foot en deuxième division, les institutions sportives seraient gangrenées de la tête aux pieds. « L’autre jour, dans les vestiaires, j’ai surpris un joueur de 17 ans qui vantait les mérites d’un nouveau produit auprès d’un de ses coéquipiers. Selon lui, son ami devait absolument l’essayer car c’était de la « bombe ». Je les ai alors fait convoquer par la direction… qui les a laissés repartir sans la moindre sanction. Alors, autant vous dire que c’est corrompu à tous les niveaux! »

Même les joueurs de fléchettes…

Sans grande surprise, le fléau du dopage amateur, comme le professionnel d’ailleurs, frapperait massivement les cyclistes et les footballeurs. Mais aussi les coureurs à pied, les nageurs, les skieurs, les escrimeurs, les joueurs de billard et même de pétanque… Hallucinant? « On pense souvent que les drogues les plus répandues comme le cannabis, les amphétamines ou la cocaïne ont des effets sur le cerveau alors que les dopants agiraient principalement sur le physique, explique Gilles Goetghebuer. C’est totalement faux et la plupart de ces produits ont aussi de solides effets sur le psychisme. Si un sportif prend des stéroïdes, par exemple, il va gagner de la masse musculaire mais aussi de l’assurance, de l’agressivité et un sentiment de domination. Ce qui intéressera le coureur du Tour de France mais aussi le joueur d’échecs ou de fléchettes! »

Si ce mal touche aujourd’hui tous les sports et à tous les niveaux, comment pourrait-on inverser la tendance? Peut-on, comme certains persistent à le penser, éradiquer complètement le dopage? « Cela me rappelle le temps où l’Organisation mondiale de la santé voulait éradiquer toutes les maladies, s’esclaffe le spécialiste. C’est ridicule! Mais abandonner le combat est encore plus débile. »

La lutte contre ce fléau passerait-elle alors par un renforcement des contrôles antidopage dans le sport amateur? Vu l’évolution ultra-rapide de ces produits, on le sait, ces dépistages auront toujours une guerre de retard sur les labos clandestins. « Et puis, les premiers contrôles réalisés au sein de petits clubs de foot ou de volley n’ont très souvent détecté que des sportifs positifs au cannabis. Doit-on pénaliser un footballeur parce qu’il a fumé un joint trois jours avant le match? Par contre, les enquêtes de police et la mobilisation des services de douanes, ça, ça marche. On l’a d’ailleurs vu dans les grandes affaires qui ont secoué le cyclisme. La plupart d’entre elles ont surtout été révélées par des saisies plutôt que par des contrôles antidopage. »

Sans poudre ni pilules

Mais ne faudrait-il pas attaquer le problème à sa racine en multipliant les campagnes de prévention? « Evidemment!, confirme Kristof Bombaert. Car cette génération de dopés est en train de montrer le mauvais exemple aux plus jeunes. Si votre entraîneur et votre directeur de club prenaient ces substances, il y a de fortes chances pour que vous lui emboîtiez le pas. » Pour ce coach sportif, il faudrait même carrément redéfinir le problème. Car, finalement, c’est quoi le dopage? Et à partir de quand suis-je dopé? « De nombreux amateurs ne le savent pas! Pour moi, dès qu’on prend un produit pour améliorer ses performances, on se dope. Même si on prend des protéines en poudre pour se muscler. Cela n’a rien de naturel. Beaucoup de sportifs ne savent plus ce qu’est un entraînement sain, sans poudre, ni pilule! »

D’autant que ces produits légaux mais ultra-controversés sont disponibles à chaque coin de rue et que les marques qui les commercialisent se livrent à un marketing particulièrement agressif. Quand il a commencé le coaching vers 23 ans, Kristof a d’ailleurs été assailli par ces marques qui rivalisaient d’arguments pour le convaincre de vendre ces bidons à ses clients. « J’ai même déjà vu des stands qui vendaient ces protéines dans des centres sportifs communaux! Comment voulez-vous apprendre à nos enfants à s’entraîner sainement si on leur vend ces barils de poudre dès le plus jeune âge? Ces produits constituent souvent la première étape avant les dopants illégaux. C’est de la corruption! »

Autant dire que le combat contre le dopage amateur est encore loin d’être gagné. Certes, les autorités compétentes renforcent les contrôles auprès des structures sportives non professionnelles et le label « Sport Protect » garantit désormais la conformité de certains produits aux normes actuelles, mais force est de constater que le sportif amateur manque cruellement d’informations sur le sujet. Et à l’heure où le très médiatisé Tour de France semble un peu plus propre que ses éditions précédentes, les clubs de sport amateurs, eux, n’ont jamais été aussi sales.

Dossier publié pour la première fois en juillet 2014 dans le Moustique.

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