Sport et fric, la grande dérive

Le sport et ses valeurs ont complètement été pervertis par l'argent. Salaire des champions, paris illégaux qui faussent les compétitions, mainmise des mafias: les scandales ne manquent pas. Bienvenue dans l'arène. Mais attention, ça ne sent pas bon.

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Allergiques au sport à la télé, planquez-vous! L’été s’annonce chaud: à peine les compétitions nationales et européennes de foot terminées, c’est l’Euro 2012 qui prendra le relais. Une fois le coup de sifflet final donné, on enchaînera avec le Tour de France puis, dès les mollets reposés, on passera aux J.O. de Londres.

A ce programme copieux, il faut encore ajouter le grand cirque de la Formule 1 qui, à intervalles réguliers, fera vrombir de nombreux salons ou les tournois prestigieux de tennis comme Roland-Garros et Wimbledon. Pour chacune de ces compétitions sportives, des millions (des milliards?) de téléspectateurs seront rivés devant leur écran. Les détenteurs des droits télévisés et les sponsors se frottent déjà les mains.

Il est donc temps de réviser votre bréviaire du commentateur sportif avisé. Mais en plus du vocabulaire propre à chacune de ces disciplines, n’oubliez pas de potasser vos cours d’économie, de comptabilité et de pharmacologie.

Parce qu’on ne va pas parler que de performances et de résultats, on s'attardera aussi sur le dopage de tel cycliste ou tel athlète, ou s'interroger sur le transfert juteux qui attend le footballeur qui se mettra le plus en évidence. Parce que le sport de haut niveau, madame, c'est désormais surtout (seulement?) une affaire d'argent…

"Jusqu’aux années 70, les sportifs gagnaient bien leur vie. mais cela n’avait rien à voir avec aujourd’hui. Le sport a changé d’époque au cours des années 80 et 90 avec la libéralisation d’une série de secteurs et la mondialisation. Il est non seulement devenu une activité économique mais il en génère également" analyse Jean-Michel De Waele, doyen de la faculté de Sciences politiques et sociales de l’ULB, et qui étudie depuis longtemps la mondialisation du sport.

"Cela s’est traduit par l’arrivée de riches hommes d’affaires, la flambée des droits télé ou l’importance prise par le merchandising." Et l’argent de se mettre, presque du jour au lendemain, à couler à flots.

A titre d’exemple, pour participer au récent tournoi de Rotterdam – pourtant pas l’un des plus prestigieux du circuit -, le tennisman Roger Federer a empoché un million de dollars (755.000 €). Soit presque le triple (290.550 €) de la prime empochée grâce à sa victoire finale.

"Le sport de haut niveau appartient désormais à l’industrie du spectacle", continue Jean-Michel De Waele. Et pour qu’un spectacle soit suivi, il faut des stars. Désormais, les sportifs les plus célèbres gagnent la majorité de leurs revenus grâce aux contrats publicitaires. Et pour entretenir leur image – un capital plus important que leurs performances -, ils s’adonnent volontiers au jeu de la pipolisation à outrance. Résultat: un club, le Real Madrid en l’occurrence, en arrive à débourser près de 100 millions € pour acquérir un Cristiano Ronaldo. Un transfert très vite amorti par la vente de maillots au nom du joueur aux quatre coins du monde. Et, en posant ses valises au Anzhi Makhachkala, Samuel Eto’o s’assure un salaire annuel de 20 millions d’euros. Vous avez la nausée? C’est normal.

C’est où le Daguestan?

L’exemple du buteur camerounais est d’ailleurs symbolique d’une autre évolution. Mondialisation aidant, tout le monde veut désormais sa part de ce juteux gâteau sportif. L’Anzhi Makhachkala est un club du Daguestan dont peu de monde connaissait l’existence il y a encore deux ans. Mais aujoutrd'hui, plus aucun footeux n’ignore désormais son nom.

Surtout en Belgique puisque Mbark Boussoufa (ex-Anderlecht), Mehdi Carcela (ex-Standard) ou encore Joao Carlos (ex-Genk) y exercent désormais leurs talents. Pour la beauté du sport évidemment. C’est un exemple parmi d’autres de ces formations montées à coup de dollars par des oligarques, en quête de reconnaissance ou juste pour le "fun" (voir encadré).

Un phénomène qui ne touche d’ailleurs pas que le foot. En Formule 1, par exemple, l’époque des fans de mécanique qui montaient leur écurie par amour des moteurs est presque révolue. Depuis l’année dernière, le "boss", c’est Dietrich Mateschitz, l’Autrichien patron de la marque de boissons Red Bull, pour qui sport et plan marketing sont toujours étroitement mêlés. D’autres hommes d’affaires comme l’Indien Vijay Mallya (Force India), le Malaisien Tony Fernandes (Lotus) ou l’Espagnol Jose Ramon Carabante (HRT) rêvent sans doute un jour de l’imiter.

Rien d’étonnant pour Jean-Michel De Waele: "Le sport, c’est le symbole même de l’ultralibéralisme et de l’argent roi. Notre société est une immense compétition. D’une manière ou d’une autre, on est tous classés et seul le meilleur gagne. Le sport, et son idolâtrie du champion, cristallise cela." D’autant qu’on continue à nous vendre les sportifs de haut niveau comme des exemples d’abnégation et de dépassement de soi. Et le sport, en général, comme une merveilleuse école de vie. Un plan marketing bien rodé: "Plus on cède à l’argent, plus on doit mettre les valeurs à l’avant. C’est comme ces grands groupes économiques qui massacrent l’environnement et financent des fondations écologiques". Cet été, personne ne vous en voudra si vous rigolez lorsque qu’on évoquera devant vous les fameuses "valeurs sportives". L’argent roi les a décapitées.

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