Silent Souls: le silence des amants

Russie, aujourd'hui, région de Kostroma. Tanya vient de mourir, encore jeune et belle. Son mari, Miron, décide de lui rendre un dernier hommage...

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Russie, aujourd’hui, région de Kostroma. Tanya vient de mourir, encore
jeune et belle. Son mari, Miron, décide de lui rendre un dernier
hommage selon le rituel des Méria, peuple très ancien qui occupait le
bassin de la Volga avant d’être assimilé par les Slaves au XVe siècle.
Avec l’aide d’Aist, un ami photographe qui fut aussi l’amoureux secret
de cette femme, Miron emmène Tanya pour un dernier voyage. Prêtres sans
sacrement, guidés par un amour très charnel, les deux hommes vont
transporter sur les routes de Russie le corps de cette femme aimée, et
méditer sur leurs propres passions.

 Mention spéciale du jury au
dernier Festival de Venise, également remarqué pour sa superbe
photographie, le troisième film d’Alexei Fedortchenko est un voyage
dans l’intimité d’un couple autant qu’une plongée dans la Russie
immémoriale. Le corps de Tanya, lavé à la vodka avant d’être brûlé sur
un bûcher et dissous dans l’eau sombre du fleuve, sature l’écran d’un
érotisme funèbre, empreint de poésie païenne. Tandis que Miron comprend
que sa passion physique n’était pas vraiment partagée, son compagnon
fait le deuil de son propre père, ancien poète méria. Le film,
construit comme un road-movie à travers des paysages nus et des visages
minéraux, s’éclaire de plongées en flash-back dans le passé des deux
hommes.

 Silent Souls ne propose pas à proprement parler un
regard ethnographique sur le mystérieux peuple méria (bien qu’écrit par
un spécialiste de ce peuple disparu, un peu comme les Celtes chez
nous), mais déploie une poésie visuelle et hédoniste. Inspiré par le
corps plantureux et offert de Tanya, sorte de déesse mère des origines,
le film est aussi une belle ode à la féminité. Le pouvoir de la fiction
mêle ici l’imaginaire du peuple méria (notamment les rituels autour de
l’eau et du feu, les rituels du mariage) à celui du cinéaste
(l’importance de la sexualité) pour libérer une morale très pure. Car
ce que propose vraiment Silent Souls, c’est de se réapproprier la mort
des êtres chers, dans une époque où les deux grands moments de la vie
(la naissance et la mort) sont souvent accaparés par la médecine, la
religion ou l’administration. Alexei Fedortchenko imagine un monde où
l’on aurait le droit de récupérer le corps d’un être aimé et de
l’inhumer comme son cœur l’entend. Il signe là un magnifique poème
funèbre, court et maîtrisé, une quête spirituelle sacrément
libératoire. – J.G.

Silent Souls, le dernier voyage de Tanya JJJ
Réalisé par Alexei Fedortchenko (2010). Avec Igor Sergueïev, Iouri Tsourilo, Ioulia Aoug.
Sortie le 5/1 – 75′.
Notre avis: 3 étoiles

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