Silence, Jaco tourne

Van Dormael nous a ouvert les portes de son Tout nouveau testament, un des films événements de 2015. Reportage sur un tournage qui attend la venue de Dieu...

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La scène se passe dans une banlieue cossue de Luxembourg-Ville. Une petite rue en pente douce bordée de villas à quelques millions d'euros. Il doit faire calme ici les 364 autres jours de l'année, très calme. Mais pas aujourd'hui puisque Jaco Van Dormael a investi les lieux pour le tournage de son nouveau film. Une dizaine de camions sont garés le long de la route, des câbles sont tirés et des régisseurs, assistants, opérateurs, accessoiristes font les cent pas. Chacun précisément occupé à sa tâche. L'atmosphère est détendue. Ou presque… Puisqu'il y a aussi Renaud, le premier assistant. "Ah, voilà mon cauchemar de la journée", s'écrie-t-il en nous voyant. On promet de se faire discret. Il s'engage quant à lui à nous obtenir des interviews de Jaco Van Dormael et Catherine Deneuve. Ce qui sera d'ailleurs chose faite quelques heures plus tard. "Désolé, hein,ajoute-t-il. Mais ce film, c'est comme faire entrer un pied de 43 dans une chaussure de 36." Aujourd'hui, c'est le dix-huitième jour de tournage qui en comptera en tout soixante. Et il faut avancer, d'autant plus que jusqu'ici, la météo n'a pas été une alliée indéfectible.

Dieu est vivant

En vingt ans de carrière, Jaco Van Dormael n'a sorti que trois films. En 1991, Toto le héros établissait la Belgique sur la carte du cinéma mondial. Cinq ans plus tard, Le huitième jour valait un couronnement cannois à ses deux acteurs principaux (Daniel Auteuil et Pascal Duquenne) et devenait au passage le film francophone le plus vu de l'histoire avec 710.000 spectateurs en Belgique (par ordre de comparaison, C'est arrivé près de chez vous en a fait 390.000 et Farinelli, 350). Et enfin, treize années plus tard, il sortait l'ambitieux Mr. Nobody. "Ma plus grande réussite. Mais aussi mon plus grand échec", constate-t-il aujourd'hui. Puisque le film fut une véritable catastrophe commerciale.

Et depuis, plus rien. En tout cas au cinéma puisque Jaco est en fait revenu là où on ne l'attendait pas: sur scène. Dans un spectacle enchanteur créé avec sa compagne, la danseuse et chorégraphe Michèle Anne De Mey: Kiss And Cry. "Mais je n'ai jamais arrêté de penser au cinéma. Il n'a jamais été question d'arrêter pour autant." Et Jaco s'est donc mis à écrire en compagnie de l'auteur belge (et chroniqueur radio) Thomas Gunzig. "On avait un point de départ qui était: Dieu est vivant, il habite à Bruxelles et il est odieux avec sa fille. De là, on a tissé les personnages, l'histoire, on a imaginé, on a rêvé. Et puis, il a fallu faire le montage financier, choisir les acteurs, préparer le tournage. Et nous voilà ici aujourd'hui."

L'histoire s'est bien entendu étoffée. En voici les grandes lignes: Dieu (Benoît Poelvoorde) est donc vivant et totalement insupportable avec sa fille. Pour se venger, la gamine s'introduit alors dans l'ordinateur de son père et balance les dates de décès au monde entier. Avant de se tirer de la maison, ce qui obligera Dieu à sortir de son divan et partir à la recherche de sa fille dans Bruxelles. Laquelle, sur le chemin, aura recruté six nouveaux apôtres, dont une certaine Martine (interprétée par Catherine Deneuve) qui tombera miraculeusement amoureuse… d'un gorille. "Derrière tout ça, commente Jaco, c'est évoquer une fois de plus la sempiternelle question: c'est quoi, cette étrange expérience qu'est le fait d'être en vie?"

Un casting d'amis

Côté budget, l'investissement s'élève à huit millions d'euros. Soit le quart de Mr. Nobody. "Je voulais revenir à quelque chose de plus simple. Même si cela reste un budget confortable et beaucoup d'argent. Je veux désormais faire du cinéma moins cher, passer de l'orchestre symphonique au quatuor à cordes en quelque sorte. C'est pourquoi je me suis aussi entouré d'amis. Sur le plateau, il n'y a finalement que des proches. Dès lors je me dis que même si le film est mauvais, on se sera quand même bien amusés. C'est une façon comme une autre de se rassurer."

Il en va de même pour les acteurs choisis pour interpréter les rôles principaux de cette drôle d'histoire: Benoît Poelvoorde, Yolande Moreau, François Damiens, Serge Larivière, Dominique Abel, Marco Lorenzini, Laura Verlinden, Didier De Neck, Romain Gelin, Pascal Duquenne aussi. "Il est dans tous mes films. Et à chaque fois, je me fais un plaisir d'écrire un rôle pour lui." Et puis bien sûr, il y a Catherine Deneuve. Qui justement tourne aujourd'hui des scènes avec son amoureux de gorille. "Pour Catherine, que je ne connaissais pas personnellement, j'ai emprunté la voie classique. Je suis tout simplement passé par son agent. Et elle a dit oui tout de suite parce qu'elle n'a en fait plus peur de rien. Il y a quelque chose de fort chez elle. Mais à travers ce vernis, on peut voir quelque chose de sensible et presque enfantin."

On peut appeler Catherine?

Luxembourg-Ville donc. Dans le jardin de cette jolie villa. Un gorille (en animatronic, c'est-à-dire une énorme peluche dans laquelle se glisse un homme et dont les muscles faciaux sont animés par des commandes à distance) tient dans ses bras un bébé. A côté de lui, une jeune femme blonde qui n'est autre que la doublure lumière de Catherine Deneuve. De l'autre côté du plateau, des accessoiristes s'arrangent pour faire bouger la branche d'un arbre afin qu'elle vienne faire, comme par magie, un peu d'ombre au bébé. On règle le cadre, la lumière, les détails techniques. Et soudain, Van Dormael annonce: "On est prêts. On peut faire venir Catherine?" Quelques secondes plus tard, là voilà donc, lunettes sur le nez, cigarette au bec. Un chuchotement: "La voilà…". Elle distribue les sourires et les bonjours. "Oh, c'est la journée des bébés", s'écrie-t-elle en apercevant le nourrisson. Elle fait des gazouillis. En la vouvoyant, Jaco lui explique la scène qu'ils s'apprêtent à mettre en boîte. "Ça tourne". On la refait trois fois. En précisant à chaque fois un peu plus l'intention. C'est dans la boîte. "Diriger Catherine, c'est une ou deux phrases, rien de plus. Elle a ça dans les veines", commente Jaco.

Le maestro est à l'œuvre. Le geste et la voix posés, la chemise pendante et toujours un peu trop large, Van Dormael donne l'impression d'un animal dans son biotope naturel. "L'important est de faire le film que l'on veut vraiment faire. Il est là le défi. Après, il y a éventuellement la question du succès. Mais c'est quoi le succès? Des chiffres de nombre de spectateurs dans des colonnes? Ou le fait qu'il restera quelque chose de votre film dans la mémoire de quelqu'un dans dix ans? Qu'il aura créé des pensées, des amours, des envies d'être vivant?" Rendez-vous dans les salles donc, à Cannes ou ailleurs. Car un film de Jaco Van Dormael est toujours une belle aventure à traverser…

Retrouvez une interview de Catherine Deneuve dans le Moustique du 20 août 2014

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