Sam Smith: « Etre dans la marge ne m’intéresse pas »

A 22 ans, le crooner pop anglais a le monde à ses pieds. Et ça tombe bien, il en a toujours rêvé. Rencontre avec le grand gagnant des Grammy Awards 2015 avec 4 récompenses.

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Samedi 29 novembre 2014. Alors que le marché de Noël anime le quartier de la Bourse, plusieurs centaines de fans battent le pavé humide du boulevard Anspach devant les portes – encore closes – de l'Ancienne Belgique où Sam Smith doit se produire quatre heures plus tard. Le crooner anglais de vingt-deux ans vient de terminer sa balance sonore et nous invite sans sa loge. "Désolé pour le désordre",dit-il en rangeant à la hâte quelques chemises et un paquet de lettres de fans qui traînent sur un sofa. "Vous pouvez me traduire ce qu'a écrit cette personne?, nous demande-il. Je ne suis pas très bon en français."

L'auteur de la missive s'appelle Marjorie, habite Tournai et est amoureuse d'une autre fille qui l'ignore. Histoire triste mais classique… Elle a découvert Sam Smith à Werchter en juillet dernier et lui explique avoir craqué pour sa chanson Stay With Me. "Grâce à toi, Sam, j'ai pu mettre des mots sur le mal-être que je ressentais et ça va beaucoup mieux pour moi aujourd'hui. Tu m'as sauvé la vie. Merci, merci, merci…",écrit-t-elle d'une écriture soignée. Et non, Marjorie n'est pas la seule à être touchée par les histoires d'amour à sens unique dont Sam Smith est un spécialiste particulièrement bien inspiré.

2014 a été incontestablement l'année de ce fils de parents catholiques né à Great Chishill, près de Cambridge. Ses deux apparitions vocales sur les tubes dancefloor de Disclosure (Latch) et de Naughty Boy (l'épuisant La la la)avaient déjà fait de lui une star "sans visage" avant même qu'il ne sorte son propre album "In The Lonely Hour" le 26 mai dernier sur le label Capitol Records. Nappé de soul, de gospel et de pop urbaine, ce disque a transformé en quelques mois ce jeune inconnu en nouvelle icône transgénérationnelle.

Garçon réservé, complexé davantage par son physique "un peu grassouillet" (c'est lui qui le dit) que par une homosexualité assumée, et longtemps malheureux dans sa quête sentimentale, Sam Smith écrit, compose et chante ses désillusions avec un timbre qui tutoie les anges. On dit déjà de lui qu'il est une version masculine d'Adele. Et ce n'est même pas exagéré. Album le plus vendu en 2014 en Angleterre, "In The Lonely Hour" s'est écoulé à plus d'un million d'exemplaires aux Etats-Unis et a été plébiscité un peu partout dans le monde dans les bilans traditionnels de fin d'année. Toujours en tournée (après Werchter et l'A.B., il nous revient à Forest National le 1ermars), Sam Smith a trouvé le temps de signer plusieurs chansons sur "The London Sessions", magnifique album come-back de la diva R&B américaine Mary J. Blige. Il est annoncé sur le prochain disque de Rihanna et est avec Beyoncé le grand favori de la prochaine cérémonie des Grammy Awards qui se tient ce 8 février. Smith y est nominé dans six catégories, notamment celles du "meilleur album", de la "meilleure performance vocale" et du "meilleur single" avec sa ballade pour cœurs perdus Stay With Me. "Même si j'ai toujours rêvé de toucher les gens, je n'en reviens toujours pas de ce qui m'est arrivé ces douze derniers mois. Oui, 2014 est définitivement la plus belle année de mon existence."

Pourriez-vous citer les trois moments les plus intenses que vous avez vécus en 2014?

Sam Smith – Voici quelques jours, je me suis produit à l'Hammersmith Apollo de Londres, qui est la ville où je vis lorsque je ne suis pas sur la route. Il y a un an, alors que personne ne me connaissait, j'avais débuté ma tournée dans un club à Londres et c'était cool de revenir au bercail pour y retrouver ma famille et tous les potes qui m'ont soutenu depuis le début. J'ai aussi eu le privilège de jouer à New York dans un Madison Garden archi-complet et de chanter au mythique Apollo de Harlem avec Mary J. Blige. Quand j'étais sur scène avec elle, j'ai fait mon truc de manière très naturelle. C'est lorsque je suis revenu dans ma loge que j'ai fondu en larmes. Je me suis dit: "Putain, moi un Blanc qui vient d'Angleterre, je me retrouve dans ce temple de la soul music avec Mary J. Blige, c'est un rêve éveillé!"

Comme votre compatriote Adele, vous avez connu un succès météorite aux Etats-Unis. Comment l'expliquez-vous?

S.S. –  Je ne sais pas s'il y a une explication rationnelle. Je ne me compare pas avec Adele, hormis le fait que nous partageons certaines racines musicales américaines comme le gospel ou la soul américaine et que nous n'avons pas peur de dévoiler notre vulnérabilité. Dans la pop d'aujourd'hui, tout doit être techniquement parfait, même en live, au point que ça devient très lisse. Ce n'est pas mon truc et ce n'est pas non plus le truc de Mary J. Blige qui a toujours privilégié la spontanéité dans ses concerts. Je lui ai d'ailleurs demandé des conseils à ce sujet. Elle m'a dit: "Sam, tu as le blues en toi, tu es fait pour interpréter des chansons tristes mais il faut continuer à montrer ta fragilité. Si tu as envie de rire sur scène, fais-le, si tu as envie de pleurer ou de raconter une blague, n'hésite pas". Elle a raison. Le public ne se trompe pas, il aime les gens naturels.

Dans Money On My Mind, vous chantez: "Je ne veux pas voir les chiffres, je veux juste voir le paradis". Prémonitoire?

S.S. – Oui, sans doute. Je ne sais plus à quoi je pensais lorsque j'ai écrit cette chanson, mais elle prend toute sa signification aujourd'hui. Il ne se passe pas une journée sans qu'on me parle de chiffres de vente ou de classement dans les charts. Bien sûr, j'y prête attention et je ne crache pas sur cet aspect-là du show-business. Mais plus que l'argent ou des nominations aux Grammy, c'est l'effet provoqué par mes chansons sur le public qui me touche. Cette lettre d'une fan belge que vous venez de me traduire, c'est bien plus gratifiant. L'histoire de la pop est faite de chansons qui se sont vendues à des millions d'exemplaires mais qui ne signifient rien d'autre qu'un bon moment pour les gens. Moi, quand une jeune fille me dit que Stay With Me lui a permis de comprendre son mal-être, ça m'émeut. Quand j'étais adolescent, c'est ce que je recherchais quand j'écoutais la radio: des chansons qui me parlent…

Vous souvenez-vous du jour où vous avez décidé d'être chanteur?

S.S. – Il n'y a pas eu à vrai dire de jour J mais c'est arrivé très tôt. Dès l'âge de 10 ou 11 ans, j'ai su que je voulais être chanteur pop. Je suivais alors les cours au collège catholique de St. Mary. Chaque année, le directeur mettait sur pied une comédie musicale pour récolter un peu d'argent. Une année, j'ai eu droit au rôle de Gavroche dans Les misérables. Une autre, j'ai été choriste dans The Wall, le spectacle adapté de l'album concept de Pink Floyd. Et je trouvais ça génial. Depuis ce moment-là, je n'ai jamais eu de plan B. Renoncer ou me lancer dans une autre voie que la chanson ne m'a plus jamais effleuré l'esprit. J'en ai bavé pour en arriver là où je suis aujourd'hui, mais je n'ai jamais abandonné.

Vous avez signé votre premier contrat de management à l'âge de douze ans. Avez-vous l'impression d'être passé à côté de votre adolescence?

S.S. – J'ai eu une adolescence, mais pas une adolescence comme celle des autres. Je n'ai jamais été un jeune rebelle en colère contre les autres générations. Je vivais dans ma bulle. Pas à cause de ma sexualité, mais parce que je me sentais gros et que je ne pensais qu'à chanter. J'étais déjà très ambitieux. Traîner au pub ou regarder le foot avec des gars de mon âge était pour moi synonyme de perte de temps. Je me consacrais entièrement à mon rêve de pop star. Je suis âgé seulement de vingt-deux ans et j'ai déjà usé sept managers. Pas parce que je suis un mec difficile, mais parce que j'ai besoin d'être entouré par des mecs aussi motivés que moi.

Qu'est-ce qui a été le plus difficile pendant l'enregistrement de votre premier album?

S.S. – Quand vous êtes un jeune chanteur et que vous faites de la pop qui est censée passer à la radio, c'est difficile d'être crédible. Même si vos chansons sont de qualité, on va vous juger sur votre look, votre coupe de cheveux, ce que vous dites ou ne dites pas sur les réseaux sociaux… Aujourd'hui, cela ne suffit plus de sortir un bon disque, il faut aussi communiquer de manière intelligente. Et pour moi, elle est là, la plus grosse difficulté. Je veux contrôler tous ces aspects du métier sans tricher. Je suis ainsi particulièrement touché du fait que plus personne aujourd'hui ne m'interroge sur mon homosexualité. Tout le monde trouve ça normal. C'est génial parce que moi-même j'ai toujours pensé que j'avais une sexualité normale.

Quelles étaient vos attentes lorsque vous avez sorti "In The Lonely Hour"?

S.S. – J'ai une conception à la fois noble et universelle de la musique pop. Mon but a toujours été de créer des chansons qui soient entendues par un maximum de monde. Etre dans la marge ou pondre des choses obscures pour une poignée de gens ne m'intéresse pas. C'est la raison pour laquelle j'ai eu un moment de panique lorsque Latch,la chanson que j'avais écrite pour Disclosure,est devenue un tube. J'avais peur que le public me considère seulement comme un songwriter de l'ombre qui signe des morceaux pour les autres. Mon ambition a toujours été de me retrouver sur scène avec mon propre répertoire.

La plupart des chansons de "In The Lonely Hour" ont pour thème l'échec amoureux. Autobiographique?

S.S. – Hélas oui. Quand j'ai commencé à écrire les chansons de ce premier album, j'avais le triste privilège de n'avoir jamais été aimé des personnes dont j'étais tombé amoureux. Plusieurs titres de "In The Lonely Hour" évoquent un coup de foudre que j'ai eu voici un an et qui n'a pas été réciproque. Au début de la tournée, c'était très difficile pour moi d'interpréter ces chansons car j'éprouvais toujours des sentiments pour cette personne. Et puis ma vie sentimentale et ma vie tout court ont évolué, tout comme les morceaux d'ailleurs dont les nouvelles versions live sont plus rythmées.

On vous a pourtant vu pleurer sur scène lors de votre passage à Werchter.

S.S. – Je suis quelqu'un de très émotionnel. Il m'arrive souvent de pleurer sur scène et ce n'est pas du toc. Je ne parviens pas à me contrôler et je ne veux pas me contrôler.

Luc Lorfèvre

Le 1/3 à Forest National.

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