Saint Laurent de Bertrand Bonello: le prix du génie

Bertrand Bonello dresse un portrait sans fard et sans complaisance d'Yves Saint Laurent. Avec un fantastique Gaspard Ulliel.

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Voici un an, Jalil Lespert sortait Yves Saint Laurent avec Pierre Niney dans le rôle du couturier et Guillaume Galienne dans celui de Pierre Bergé, le compagnon de toujours. Un film en forme d'hommage mélodramatique à la vie et au génie de cet homme qui changea le siècle. Aujourd'hui, c'est au tour de Bertrand Bonello (Le Pornographe, L'Apollonide) de nous livrer sa version de Saint Laurent. C'est le même sujet, la même histoire, la même époque (1967-1976). Et pourtant, les deux films sont résolument différents. Car la version de Bonello qui sort cette semaine (et qui n'a pas été autorisée par Pierre Bergé) est un vrai geste de cinéaste. Qui s'aventure dans les tréfonds de l'âme du créateur. "Je ne voulais pas expliquer le génie de Saint Laurent, commente Bonello. Je voulais plutôt montrer ce que ça a couté à cet homme d'avoir à ce point du talent."

Et Bonello de plonger dans l'esprit tortueux de Saint Laurent: les drogues, l'alcool, les hommes à la pelle et la panoplie complète de comportements masochistes. Mais si le film ose montrer le côté sombre du personnage, il ne le fait pas pour écorner l'image de l'icone. Aucune mauvaise intention ici, mais le désir de montrer avec respect les démons d'un homme dont le seul but dans la vie était de créer de la beauté. Fameux paradoxe.

 

Derrière la caméra, Bonello n'hésite pas à fragmenter son film, à oser le collage, à faire du cinéma! Et s'il excelle dans l'art de la rupture (il passe d'une seconde à l'autre à de somptueuses scènes de boites de nuit à la solitude et l'angoisse extrême de son personnage), il parvient pourtant à nous raconter son histoire. Sans intellectualiser. Sans dramatiser plus qu'il ne faut. Comme le styliste, il parvient à trouver l'équilibre entre ce qu'il faut montrer et ce qu'il faut cacher. Bonello suggère. Pour notre plus grand plaisir de spectateur, que l'on ne prend pas cette fois pour un idiot à qui il faudrait toujours tout expliquer. Et ce luxe, il se l'offre aussi grâce à la prestation hypnotisante de Gaspard Ulliel. Beau gamin de la pub Chanel signée Scorcese, vu au cinéma dans Un long Dimanche de fiançailles, Les égarés, Hannibal Lecter: Les Origines du mal ou La Princesse de Montpensier, Ulliel signe ici une très grosse prestation d'acteur. Qui devrait l'ouvrir à une toute autre carrière.

 

Enfin, Bonello nous gratifie de quelques scènes cultes: la mort du chien par overdose, l'apparition finale d'Helmut Berger en St Laurent vieillissant. Ou cette jolie tentative de réconciliation sexuelle entre Saint Laurent et Pierre Bergé, dans laquelle Gaspard Ulliel s'offre un face caméra nu comme un ver qui en fera tressaillir plus d'un(e). Brillant donc sans être intello, ce Saint Laurent est un très beau film (qui pêche seulement par sa fin, trop tirée en longueur) que vous devez voir même si vous ne vous intéressez ni au personnage ni à la mode en général. Car c'est de solitude dont il est ici question. D'un homme coincé dans un monde parfois trop grand, d'autres fois trop petit pour lui. Mais qui, comme nous, ne parvient pas à trouver sa place une fois que les lumières s'éteignent.

> SAINT LAURENT. Réalisé par Bertrand Bonello. Avec Gaspard Ulliel, Jérémie Renier, Léa Seydoux, Louis Garrel, Helmut Berger – 150'.

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