Roger Waters: La brique dans le ventre

Trente-trois ans après sa création, l'ancien membre de Pink Floyd rebâtit "The Wall" en lui insufflant une dimension universelle. Son show à Werchter, le 20 juillet prochain, est déjà l'un des événements de l'année.

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"Quand j’ai rejoué "The Wall" pour la première fois, à Berlin en 1990, les journalistes ne me posaient que des questions sur les guests", se souvient Roger Waters. On me parlait de Scorpions, de Bryan Adams, de Cyndi Lauper, même de Bruce Springsteen… Ils n’en avaient manifestement rien à faire du concept ni de son auteur". Le retour en grâce de l’ex-bassiste de Pink Floyd n’a pas été simple. Lui qui avait voulu saborder son groupe dans les années 80 avant de perdre les droits d’en utiliser le nom, a mis vingt ans à retrouver une crédibilité.

Ses albums en solo, dont le dernier "Amused To Death" date de 1992, n’ont jamais vraiment convaincu. Quant aux premières tournées où il réinterprétait Pink Floyd, "The Dark Side Of The Moon" d’abord, "The Wall" ensuite, elles étaient souvent perçues comme de pathétiques tentatives de renouer avec une gloire passée. Mais Roger Waters n’est pas du genre à s’effacer ni à renoncer. C’est une des premières choses qui frappent quand on le rencontre aujourd’hui. Le regard acéré, le menton volontaire, cet homme n’a rien perdu de la hargne qui l’a toujours habité.

L’annonce de la tournée européenne de 2013 via un clip promo et la conférence de presse londonienne qui a suivi ont d’abord donné lieu à une litanie de chiffres extravagants dignes du Cléopâtre de Joseph Mankiewicz. Un mur de 140 mètres, 29 projecteurs, une scène tellement haute et complexe qu’il faut six jours à une équipe de 26 personnes pour la monter. "Vue comme ça, évidemment, la tournée européenne semble se résumer à ses aspects technologiques", admet Roger Waters.

Mais, heureusement, l’essentiel est ailleurs même si l’homme n’élude pas totalement l’aspect gigantisme que l’album dénonçait à l’origine. "J’hésite à utiliser le terme "triomphe", mais ce qui me fascine dans l’idée de me produire dans des sites en plein air est de communiquer avec autant de monde au même moment. C’est réellement extrêmement gratifiant. Quand j’étais plus jeune, je n’appréciais pas du tout ce genre d’exercice. Au milieu des années 70, avec Pink Floyd, nous avons fait des concerts en plein air devant des foules immenses et ça ne me plaisait pas du tout. Je trouvais que nous étions totalement déconnectés du public. En y réfléchissant, je pense que ce sentiment reflétait simplement la déconnexion qui existait entre les membres du groupe lui-même."

Aujourd’hui, Roger Waters a donc totalement changé d’avis sur la question. Et même sur "The Wall" lui-même. "Pendant les répétitions, je vais souvent m’installer tout au fond du stade et je regarde le spectacle. Là, je comprends que les gens puissent être fascinés par ce qui se passe sur scène et se sentent connectés avec les émotions et la musique. C’est une véritable communauté de gens. Elle est simplement plus grande."

Pour les avoir rencontrés séparément, Rick Wright, David Gilmour, Nick Mason et Roger Waters affichent des personnalités bien différentes. Là où les premiers se montraient posés, très british, Roger Waters évoque plus  aujourd’hui le vieux punk jamais assagi que le notable embourgeoisé. Waters s’insurge contre ce qui lui semble être les inégalités de notre monde, s’en prend avec virulence à toute forme de totalitarisme et d’injustice. Il refuse par exemple de se produire en Israël qu’il accuse d’appliquer l’apartheid et soutient les activistes pro-palestiniens du mouvement Boycott, Divestment & Sanctions. Et surtout, il semble plus que jamais obsédé par l’aliénation dont nous serions tous victimes.

En cela, "The Wall" peut être considéré comme l’œuvre de sa vie. Le propos de ce double album reste plus que jamais en phase avec le monde actuel, plus de trente ans après sa sortie. Et rien d’étonnant à ce que ce spectacle démesuré rassemble aujourd’hui les générations. "L’idée de cette tournée européenne en plein air m’est venue lors des concerts en Amérique du Sud, confie-t-il. Là bas il n’y a rien entre le petit club de samba et le stade de foot géant et on a dû adapter le spectacle à des conditions de plein air. Le résultat nous a tous impressionnés."

Un nouveau titre

Mais comment améliorer encore le spectacle, celui donné entre autres au Sportpaleis d’Anvers en 2011, sans se perdre dans un gigantisme ridicule? Et comment rendre extrêmement rentable un show qui a failli ruiner Pink Floyd lors de la première tournée The Wall? "La technologie actuelle permet d’atteindre un niveau de réalisation auquel on n’aurait pas osé rêver il y a trente ans. Les projections par exemple sont aujourd’hui bien plus spectaculaires et bien plus simples à générer avec les ordinateurs."

Seule nouveauté par rapport à l’album de 1979, la version 2013 contient une nouvelle chanson. "Je n’aime pas modifier une musique que j’ai composée et enregistrée. Mon souhait est d’être musicalement le plus proche possible de l’original. Nous travaillons donc essentiellement sur tout l’aspect visuel et c’est ce qui fait la différence. Mais j’ai néanmoins ajouté une chanson. Pendant la tournée j’ai réalisé que le troisième solo à la fin de Another Brick In The Wall Part 2 était peut-être un solo de trop et j’ai mis deux mois à écrire ce qui pouvait prendre la place de ce solo. Mais c’est une modification que je pourrais qualifier de cosmétique, je ne pense pas qu’il y aura d’autre ajout dans le futur." 

On ne peut d’ailleurs pas dire que Waters soit aujourd’hui un musicien prolifique. Son dernier album solo date de 1992. "Si je n’ai plus enregistré d’album solo depuis 20 ans, ce n’est pas parce que je n’écris plus de chansons mais parce que je n’ai pas trouvé de concept fort. "Amused To Death" était un concept simple et percutant. Et je pense avoir trouvé quelque chose lors de la tournée précédente. Mais je n’en suis qu’au début et je n’ai pas envie de m’avancer. Je n’ai pas de date de sortie en tête pour l’instant."

A près de 70 ans, cap qu’il atteindra au milieu de la tournée, quel sens donne-t-il à "The Wall" aujourd’hui? "Lorsque j’ai écrit ce disque, je pensais qu’il parlait de moi. Qu’il y était question de mes sentiments par rapport à la mort de mon père, pilote de la RAF abattu en Italie pendant la Deuxième Guerre mondiale. C’était le cas. Mais 33 ans plus tard, je réalise que la construction théâtrale et métaphorique de "The Wall" a pris une dimension bien plus universelle. Il n’y est plus question de moi, mais de quiconque souffre de la perte d’un être cher, que ce soit dans un conflit ou autre. Ça parle des difficultés relationnelles que nous avons tous, de notre rapport parfois complexe avec l’autorité. C’est ce qui m’a excité et donné l’envie de réinventer "The Wall" aujourd’hui. Il y a un mur entre nous et notre aspiration à vivre dans un monde en paix. C’est le sens de "The Wall" aujourd’hui."

Le 20/7 à Werchter.

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