Rodrigo Beenkens: 20 petits Tours et toujours là!

À même pas 50 ans, Rodrigo Beenkens commente cette année sa vingtième Grande Boucle. Retour sur deux décennies de cyclisme, d’intempéries et de rencontres insolites…

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Il a débuté sa carrière en commentant de l’haltérophilie… Mais son truc à lui, c’était le foot. Il enchaîne donc tout naturellement son vingtième Tour de France! Et lorsque Rodrigo Beenkens prend le micro dans la Tribune Eurovision, force est de reconnaître que ses analyses font bien souvent l’unanimité. Il faut dire que le journaliste sportif est une véritable encyclopédie vivante. Une mémoire d’éléphant saturée par des années de statistiques, de références historiques et d’anecdotes en tout genre. Pour nous, il a ouvert son road-book.

Vous avez commenté votre premier Tour en 1990. C’était un peu le Moyen Age, non?
Rodrigo Beenkens – C’est clair que cela n’avait rien à voir… Les consultants n’étaient pas encore à la mode et je commentais donc en solitaire. Sans compter que j’étais le plus jeune journaliste de la Tribune. J'étais bien sûr accompagné de Franck Baudoncq qui faisait les résumés, mais il ne se serait jamais permis d’intervenir pendant les directs. Je me souviens d’ailleurs avoir commenté une étape de plus de sept heures!

Et vous n’étiez pas vraiment un pro du vélo…
En fait, je consacrais tout mon temps à essayer d’identifier les coureurs… Selon un quotidien belge, j’aurais même dit qu’Eric Van Lancker avait crevé de la roue arrière gauche! Le journaliste avait ajouté qu’il devait probablement rouler en tricycle.

Avec quelques lacunes aussi en culture générale?
Evidemment. D’ailleurs, j’étais nul au Trivial Pursuit… Mais je me suis bien rattrapé. Géographie, histoire, littérature. Si on prépare bien son Tour, cela équivaut à une année d’université!

Mais vous ne logiez pas vraiment dans des kots… La belle époque du service public?
Un autre temps… Je me souviens notamment du premier prologue où nous logions près de Nantes à l’abbaye de Villeneuve. C’est là que j’ai découvert les "vrais" hôtels du Tour de France! C’était fabuleux. D’autant que, durant le dîner, je vois Catherine Deneuve qui vient s'asseoir à la table juste à côté de nous. Elle avait un simple tee-shirt rouge mais elle était éblouissante. Je me suis dévissé la tête à la regarder pendant tout le dîner en laissant la clé avec mon numéro de chambre bien en évidence…

Ça a marché?
Non. Mais je me suis rendu compte qu’elle avait réservé la chambre qui jouxtait la mienne. Alors, même s’il y avait une cloison entre nous, je peux dire que j’ai dormi avec Catherine Deneuve!

Vous n’allez pas nous dire que c’est votre meilleur souvenir du Tour?
Je dirais plutôt la première victoire d'étape de Museeuw au Mont-Saint-Michel et ma première victoire belge en tant que commentateur. Personne ne pensait qu'il allait gagner! Et c’était le lendemain de ma nuit avec Deneuve…

C’est visiblement ce qui vous manque le plus!
Non, c’est le contact avec les coureurs… Comme Franck Baudoncq avait un "arrangement" avec la dame qui s'occupait des réservations, nous logions dans de superbes chambres mais surtout dans des hôtels qui se situaient près des lignes de départ ou d’arrivée. Alors, on se levait une heure plus tôt et on allait parler aux coureurs. Théo Mathy disait toujours que c'est très important de savoir s'ils ont bien dormi, mangé ou fait pipi… Ou voir si le grand Gert-Jan Theunisse a coupé ses cheveux longs au lieu de le découvrir depuis l'hélicoptère.

Aujourd’hui, vous ne voyez plus jamais les coureurs?
On ne peut les voir que lors des prologues où la ligne du départ est proche de celle de l’arrivée. Ce qui n’arrivera pas cette année. Devoir parler pendant trois semaines de types que je verrai seulement passer une fois est ce qu'il y a de plus frustrant.

Il vous reste les joies du commentaire en direct, non?
Heureusement, et le cyclisme n’a pas son pareil. En foot, même si le match est mauvais, X donnera toujours la balle à Y. Par le temps d'antenne qui lui est consacré et le côté épique de certaines échappées, le vélo offre des moments de lyrisme qu'aucun autre sport ne permet. D'ailleurs, les plus grandes plumes de la presse écrite sportive comme Pierre Chany ou Antoine Blondin ont trouvé dans le cyclisme quelque chose qu'ils n'avaient pas ailleurs. Cela a donné de très belles formules, comme lorsque Rudy Pevenage a pris le maillot vert et qu'on a dit que cela promettait un rude hiver!

Et pourtant, lorsque vous avez dû choisir une année entre le Tour et la Coupe du monde de foot, vous avez opté pour le ballon rond. Rien ne vaut un Mondial?
Commenter une finale de Coupe du monde est un moment unique. Mais d'un point de vue intellectuel, je n'aurais jamais imaginé recevoir autant de la petite reine. Moi qui pensais que les cyclistes étaient tous des imbéciles, j’ai découvert un milieu atypique mais humainement très fort. En revanche, le Tour et le Mondial sont assez similaires, car ils fédèrent les téléspectateurs ultra-pointus qui suivent la compétition toute l’année mais aussi une audience très grand public. C’est ce qu'il y a de plus dur. Il faut trouver le juste équilibre, ne pas prendre la base pointilleuse des classiques pour des idiots et aller chercher un public qui se demande pourquoi le maillot est jaune*. Je vous assure que c’est le genre de questions que je reçois très régulièrement!

Quel est votre pire souvenir du Tour de France?
Une étape de dingue en 1991 avec une arrivée à Morzine après sept heures de direct. J’avais bossé presque toute la nuit. J'essayais d'apprendre les dossards par cœur, je prenais des tonnes de notes, je faisais des recherches sur toute l'histoire du Tour dans les Alpes… Et dans mon lit, j'anticipais encore la course! Quand je suis arrivé, avec de petits yeux, la ligne d'arrivée était plongée dans un brouillard terrible et les hélicos ne pouvaient pas décoller. Je n'ai donc commenté que les 300 derniers mètres de l'étape, quand Claveyrolat et Bourguignon sont sortis du brouillard et ont franchi la ligne. Tout ça pour ça.

Mais vous au moins, vous étiez au chaud!
C’est ce que vous pensez. Mais quand j’ai débuté, les Tribunes Eurovision étaient seulement constituées d’une toile et de quelques barres de fer. Et je me souviens d’une arrivée à La Bourboule en 1992 sous une pluie diluvienne. J’ai commenté la fin de l’étape avec de l’eau au-dessus des chevilles! Et des tonnes de câbles électriques qui jonchaient le sol. Je n'avais pas vraiment peur que la ligne casse, j'avais surtout peur de me faire électrocuter. Je n'ai jamais été aussi content que la course se termine.

Vous n’avez jamais eu d’accident en 20 ans de Tour?
Non, et c’est grâce à notre chauffeur Albin Delsaut! Je me souviens d’ailleurs d’un rédacteur en chef du service des sports qui voulait faire des économies et insistait pour que nous prenions nous-mêmes le volant. Je lui ai juste demandé de venir quelques jours sur le Tour avant de prendre sa décision. J’ai fait un clin d’œil à Albin et on a attaqué le mont Ventoux… Après trois lacets, il a mis sa main sur mon épaule et m'a dit qu'il avait compris. Il était vert! On ne s’en rend peut-être pas compte, mais lorsque les coureurs descendent un col à 80 km/h, vous devez rouler au moins aussi vite.

Et avec tout ce que les coureurs prennent… N’avez-vous jamais eu honte de commenter le Tour?
Quand on abuse des superlatifs et qu’on apprend par la suite que tel ou tel coureur est dopé, on se remet forcément en question. On essaie d’avoir un œil plus critique ou d’utiliser le conditionnel, mais on travaille dans l'immédiateté et on manque donc de recul. Et comme on ne voit plus jamais les coureurs, il est encore plus difficile de se prononcer. N’oublions pas qu’un simple commentaire peut entraîner des conséquences désastreuses. Je me rappelle les propos de Luc Varenne qui expliquait la différence entre sa génération et la mienne. Il disait qu’il savait beaucoup de choses mais ne pouvait rien dire, alors que moi, je ne sais pas grand-chose mais je suis obligé d’en parler.

On vous écoute!
On aborde ce Tour 2011 et on ne sait toujours pas qui a gagné celui de l’année dernière… Nous vivons à l’époque de Tweeter, mais nous devons compter sur une justice moyenâgeuse! Le cas de Contador est une catastrophe pour lui mais aussi pour la discipline. Qu’est-ce que je vais pouvoir dire cette année? Il a gagné, sauf si… Même chose pour la finale de la Coupe du monde de foot. Si on se rend compte que des joueurs de Barcelone étaient positifs, on va dire aux Néerlandais qu'ils sont champions du monde? Mais ils s'en foutent! Ce qu'ils voulaient, c'était soulever la coupe dans le stade de Johannesburg. La meilleure chose qui pourrait arriver au cyclisme serait de pouvoir statuer sur le cas d’un coureur avant qu’il ne prenne le départ. Et que celui qui passe la ligne en premier redevienne le vainqueur…

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