Robert Redford: La classe américaine

Le vétéran le plus sexy de Hollywood revient devant et derrière la caméra avec un thriller politique, Sous influence. Rencontre avec un mythe.

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Robert Redford est un acteur comme on n’en fait plus. Une icône tranquille qui a su traverser le temps loin de la pression du star-system. Le succès de ses films (Butch Cassidy et le Kid, L’Arnaque, Les Hommes du président, Out of Africa…) n’a jamais altéré son intégrité.

Il impressionne toujours les hommes, séduit les femmes, et continue de défendre le cinéma indépendant. Lorsqu’on s’apprête à rencontrer cette équation rare, cette légende vivante du cinéma américain, on a le cœur qui se liquéfie un peu. Va-t-on tenir le choc dans cet hôtel parisien où on l’attend depuis un peu trop longtemps?

Soudain il surgit, calme et tranquille. Certes, "le kid" a pris des rides et des cheveux blancs. Mais le charme opère toujours, intact malgré ses 76 ans. Et lorsqu’il vient planter en vous son regard bleu assorti à sa chemise vichy, on se rend seulement compte qu’on tient toujours debout. La master class peut commencer.

Une histoire américaine

Sous influence, son neuvième film en tant que réalisateur, est un film qui lui ressemble. Bob y interprète un avocat veuf et père de famille rattrapé par son passé militant dans un mouvement extrémiste contre la guerre du Vietnam, le Weather Underground. Trente ans plus tard, cet homme va tout faire pour retrouver sa liberté, sans renier ses convictions.

Un challenge qui a touché Redford. "L’histoire de Sous influence m’a fasciné. J’étais là au moment du mouvement Weather Underground, même si je n’étais pas engagé, j’étais sympathisant à cette cause qui était de dire: on ne va pas aller se sacrifier ni sacrifier les autres pour une guerre à laquelle on ne croit pas. La guerre du Vietnam était une guerre illicite et immorale. J’étais très connecté spirituellement à cette cause, mais je commençais ma carrière, ma famille, je ne pouvais pas m’engager davantage. Le gouvernement de l’époque – celui de Nixon – était très puissant, le mouvement de protestation est devenu violent, et a commencé à se consumer de l’intérieur. Devenus underground, beaucoup d’opposants ont été obligés de vivre sous de fausses identités pour rester libres. Et ça, ça me fascinait. Quel est le prix de tout ça? A l’époque, c’était trop proche pour en parler. Maintenant, c’est une part de l’histoire américaine que l’on peut raconter."

L’histoire américaine, c’est ce qui a toujours fasciné Redford, sans jamais le soumettre. "Je reste très critique sur mon pays. C’est une tradition en Amérique de ne jamais regarder en arrière, d’avancer et d’agir coûte que coûte; j’ai voulu me demander si on pouvait apprendre des choses du passé, en racontant l’histoire depuis aujourd’hui, pour ne pas que l’histoire se répète. Je veux faire des films qui font réfléchir. Que les gens se posent des questions.

Ne pas accepter l’ordre établi, voilà un but qui l’anime depuis toujours. Gamin turbulent, ce fils d’un livreur de lait californien marqué par la Grande Dépression joue les rebelles. "Pour arriver à tirer quelque chose de moi quand j’étais gosse, il fallait me raconter une histoire! Chez nous, on n’avait pas grand-chose pour s’amuser. Très jeune, je m’échappais en lisant. J’ai grandi avec ces histoires. Celle qui m’a le plus marqué étant enfant, c’est Jean Valjean poursuivi par Javert dans Les Misérables. Il y a une énergie et une excitation dans cette chasse à l’homme qui m’a marqué à vie."

Jeune, Redford s’inscrit aux beaux-arts, nourrit ses ambitions de peintre en allant voir les impressionnistes à Paris et les renaissants à Florence, avant d’opter pour une carrière d’acteur à New York.

C’est aux côtés de l’ami Paul Newman dans le fameux western Butch Cassidy and the Sundance Kid (qui donnera son nom au festival) qu’il obtient son premier succès public en 1969. Commence alors une décennie grandiose qui alterne films politiques (Les trois jours du Condor, Les Hommes du président avec Dustin Hoffman sur le scandale du Watergate) et films cultes (L’Arnaque, encore avec Paul Newman).

Pour Gatsby le magnifique (que Bob interprète quarante ans avant Leonardo DiCaprio qu’on découvrira cette année à Cannes), c’est Ralph Lauren qui lui fait de l’œil. On lui propose des ponts d’or pour représenter la marque. Le cow-boy solitaire refuse. Trop occupé à protéger sa vie privée. Et défendre d’autres causes. Redford est devenu une icône, certes, mais pas mainstream.

Acteur engagé

Le cinéma indépendant et l’écologie deviennent sa priorité. Dans les années 70, Redford participe à l’esprit contestataire du nouveau Hollywood qui vient secouer la production du cinéma. C’est le moment où il décide de créer le festival du cinéma indépendant de Sundance, là-haut, dans les montagnes d’Utah où il a acquis un ranch.

Confidentiel à sa création en 1978, le festival accueille aujourd’hui 60.000 spectateurs par an. Sundance est devenu la plaque tournante du cinéma indépendant, après avoir révélé des réalisateurs comme Tarantino ou Jarmusch.

Un succès que son créateur commente humblement. "Je ne veux pas faire le faux modeste, mais c’est difficile pour moi de juger. Je peux juste raconter. Je voulais faire quelque chose de différent, que le cinéma puisse raconter des histoires en marge, plus progressives. Je voulais parler des zones grises de la vie américaine, car c’est mon pays, c’est là où je vis. J’ai fait appel à des collègues de toutes sortes, des gens qui avaient des idées, de nouvelles voix, et on a commencé ça sous forme de laboratoire. Dans les montagnes en Utah où je vis, c’est la pleine nature, il n’y avait pas de cinéma. Aujourd’hui, il y en a 14. D’un côté c’est un gros succès, le but est atteint. Mais le revers de la médaille, c’est que ça a pris beaucoup de temps sur ma carrière d’acteur, sur ce que j’aime faire, en fait."

Entre les mots, Redford avoue se retirer tout doucement des commandes du festival, pour se laisser le temps de jouer – et de réaliser. "Les gens pensent parfois que je ne fais plus de films, que je suis perché dans mes montagnes! Mais ce que je préfère, c’est faire des films."

Jusqu’au bout

Sa carrière de réalisateur commence très fort, il obtient quatre oscars pour le mélo familial Des gens ordinaires en 1980 (dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur). Suivront le bucolique Et au milieu coule une rivière (où il adoube Brad Pitt comme son digne successeur), L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux et des films plus politiques (Quiz Show, Lions et Agneaux) jusqu’à Sous influence, que Redford finance avec difficulté.

Low budget (25 millions de dollars), le film réunit un cast impressionnant de stars multioscarisées, de Nick Nolte à Susan Sarandon. "Jusqu’au dernier moment, ça a failli ne pas se faire. C’est un très petit budget. J’ai eu de la chance, car mes amis et collègues sont venus le faire en étant payés très peu, voire pas du tout. Ils ne sont pas venus seulement pour moi, mais aussi parce que les rôles étaient bons. J’étais sûr de l’histoire. Et une bonne histoire, c’est ce qui compte le plus. Les personnages, l’émotion, ça vient après. En tout premier, c’est l’histoire qui importe."

Redford continue de prendre des risques. Affiche son engagement écologique sur son blog hébergé par le site du Huffington Post. Il soutient Barack Obama, qui accompagne le "changement inévitable". Mais n’aime rien tant que défendre ses films.

La retraite? Inutile d’y penser avec Redford. "Les gens qui prennent leur retraite meurent. Mon père a pris sa retraite et il est mort peu de temps après. Il faut continuer jusqu’au bout." On le découvrira bientôt dans l’étonnant All Is Lost de J.C. Chandor (Margin Call). Un film sans dialogue dans lequel il interprète seul un navigateur perdu en mer.

Ça promet. Le film sera présenté hors compétition à Cannes, et marquera le retour de Redford sur la Croisette, quarante ans après Jeremiah Johnson, autre western solitaire. Il prépare également une comédie avec son pote Nick Nolte, A Walk In The Woods (Dans les bois), qu’il aurait voulu faire avec l’ami de toujours Paul Newman avant la mort de l’acteur en 2008.

Et puis, histoire de surprendre tout le monde, Bob apparaîtra pour la première fois dans un blockbuster, puisqu’il vient de signer pour la prochaine production des studios Marvel, Captain America: le soldat de l’hiver. "J’ai voulu faire quelque chose de différent. L’essentiel, dans la vie, c’est de ne pas se répéter", conclut-il dans un sourire. Et lorsqu’on quitte la table d’interview, on se rend compte qu’on est toujours vivant, et même un peu plus.

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