Révolte contre l’enfant roi

Désirés et choyés, nos enfants se transforment en tyrans. Dans Dors et fais pas chier, un jeune père se rebelle contre cette dictature.

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Marie, 92 ans: "De mon temps, quand un bébé pleurait, on fermait la porte". Sa petite-fille de trente ans, elle, ignore comment s'y prendre quand son fils ne veut pas dormir. A un an, il la réveille encore trois fois par nuit. "J'essaie de le laisser pleurer mais le volume augmente sans cesse, explique Julie. Alors je finis par me lever. Je lui donne un bibi. Le seul moyen pour que chacun se rendorme…"

Bien des jeunes parents connaissent l'enfer de ces nuits sans sommeil, quand leur bout de chou refuse définitivement les bras de Morphée. L'auteur américain Adam Mansbach a un jour exprimé son désarroi sur Facebook: "Go the fuck to sleep!" ("Va dormir, bordel!") Cette boutade est devenue le titre d'un pastiche de comptines du soir, traduit en français par Dors et fais pas chier (Grasset, 2011). Un best-seller outre-Atlantique. On le trouve depuis début novembre dans les librairies belges. Avec son papier glacé, ses animaux sauvages colorés et ses textes minimalistes, il ressemble à un livre d'images inoffensif. Mais qu'on ne s'y trompe pas, le contenu des strophes n'est pas pour les jeunes oreilles. "Les chatons se sont blottis contre leur maman, les brebis cajolent leurs agneaux endormis. Te voilà bien au chaud dans ton lit à présent, alors dors et fais pas chier, je t'en prie" ou "Dodo fait le tigre au cœur de la jungle immense. Ton doudou, tu peux te le mettre où je pense".

En quelques semaines, ce livre est devenu l'emblème d'une génération de parents excédés. Et ce n'est pas le seul. Le thème du "parent indigne" semble inspirer pas mal d'artistes. En 2005 déjà, Benabar brisait ce tabou: "Si tu t'endors, je t'achète un portable, un troupeau de poneys (…), si tu dors pas, j'te place" , menace-t-il dans sa chanson Berceuse. Ici encore, humour et tendresse, teintés d'une pointe de cynisme, décrivent un père proche du pétage de plombs. Marie-Noëlle, maman namuroise de deux petits enfants, connaît cet état. Elle se souvient qu'à la maternité, on lui a donné un dépliant. "Il était écrit: si vous avez parfois envie de jeter votre enfant par la fenêtre, c'est normal. Si vous le faites, ce n'est pas normal!" La tension peut être très forte. A l'approche des fêtes, par exemple, les familles se préparent: les enfants réajustent leur couronne et les parents s'entraînent à résister. Le bras de fer s'annonce déjà terrible.

Des parents rois

Mais avant de parler d'enfants tyrans, il faudrait peut-être se pencher sur les parents rois. "Depuis Mai 68, nous détestons l'autorité, tout ce qui nous brime dans nos vies d'adultes", explique le pédopsychiatre Jean-Yves Hayez. Les années septante ont aussi vu l'apparition de la pilule contraceptive. "Avant, on ne pouvait pas éviter de frustrer les enfants. Avec cinq ou six à la maison, il fallait que ça tourne. Aujourd'hui, on fait moins d'enfants par famille et on veut qu'ils soient heureux à tout prix. On a peur qu'ils ne nous aiment plus. Mais ça nous retombe dessus." On aimerait tant être irréprochables…

Évidemment, ces enfants tyrans ne font pas la loi qu'à la maison, ils imposent aussi leur diktat à l'école. On pense à cette institutrice qui a fini en burn-out à la fin de l'année passée, épuisée par un noyau dur de garçons dans sa classe… de troisième maternelle! Et Muriel, 42 ans, monitrice dans une école maternelle et primaire du sud de Bruxelles, a chaque jour affaire à des mômes tyranniques dans la cour de récré. "Certains enfants n'ont plus la notion d'autorité, on doit presque leur demander la permission de les punir!, explique-t-elle. Et ils s'en fichent des remarques. Des tout-petits font des colères dès qu'ils n'ont pas ce qu'ils veulent, ils ne savent pas se tenir à table, ils crient pour attirer l'attention. Pour certains, les notions de bien et de mal ne sont pas très précises: ne pas crier, ne pas frapper… Heureusement, à force de répéter les mêmes choses, on note de belles améliorations chez certains enfants entre les maternelles et la fin des primaires."

Pourtant, certains continueront à martyriser leur entourage sans cesse davantage, n'hésitant pas parfois à user de violence. Pour briser cette escalade de l'agressivité, certains prônent le retour à la fessée. Une solution acceptable? "La violence n'est jamais salutaire",note Philippe Béague, psychologue, psychanalyste et directeur de l'Association Françoise Dolto. Mais, si elle reste exceptionnelle, elle n'est pas catastrophique non plus. "Il ne faut évidemment pas en faire un système d'éducation, mais une gifle ou une fessée peut survenir dans un moment d'énervement. On ne peut pas toujours rester zen… Ce qu'il faut aussi éviter, c'est de culpabiliser et de presque demander pardon. Cela annulerait toute sanction. Mieux vaut dire: "Tu m'as poussé à bout, j'avais le droit d'être fâché"." Selon le psychologue, aucun enfant n'a jamais été traumatisé par une fessée. "Des paroles dénigrantes peuvent être bien plus destructrices. Françoise Dolto disait: "Ce qu'il faut sanctionner, c'est la bêtise commise, pas l'enfant."

La faute à Dolto?

Justement, les parents d'aujourd'hui ont été élevés selon les conseils de cette chère Madame Dolto. N'est-ce pas elle, au bout du compte, la "mère" de l'enfant roi? "Elle a révolutionné le regard des adultes sur l'enfant, à une époque où on les éduquait comme des petits chiens, explique encore Philippe Béague. On pensait encore qu'ils ne comprenaient rien avant de pouvoir parler, on transmettait les mêmes principes éducatifs de génération en génération."

Selon lui, Dolto a souvent été mal interprétée, notamment à cause de certaines phrases comme "Les enfants ont tous les droits, les parents tous les devoirs". "Bien sûr qu'il faut considérer les enfants comme des êtres humains. Mais, non, ils n'ont pas tous les droits. Et si les parents ont des devoirs, ça ne veut pas dire qu'ils doivent dérouler le tapis rouge à leurs enfants." Dans les années 60 et 70, dans un contexte de remise en question des institutions et de l'autorité en général, Philippe Béague constate qu'il était pratique de vouloir éviter les conflits dans la sphère familiale. "Il s'agissait toutefois d'un phénomène mondial, alors que l'œuvre de Françoise Dolto n'a pas vraiment dépassé les frontières francophones. Aujourd'hui, beaucoup de jeunes parents ne la connaissent même pas."

D'ailleurs, malgré les milliers de livres qui prêchent tout et son contraire, ils sont un peu largués, ces jeunes pères et ces jeunes mères. "Il n'y a pas de recette toute faite pour élever ses enfants, si ce n'est un mélange de fermeté, d'écoute et de cohérence", souligne Philippe Béague. Laisse-t-on aujourd'hui trop de place à l'enfant? "Trop et pas assez en même temps, dit-il. Les parents mènent souvent des vies de fous. Il faut deux salaires, être en forme, avoir une vie de couple épanouie… On place la barre très haut, souvent au détriment des enfants qui deviennent alors parfois plus angoissés." Les parents culpabilisent et essaient de compenser en évitant au maximum les conflits. Ils aiment leurs enfants et veulent faire plaisir. "Ils sont pris dans un conflit intérieur: ils veulent faire au mieux, mais oublient parfois qu'éduquer, c'est mettre des repères, des limites et donc de la frustration. Bien éduquer, ce n'est pas rendre les enfants heureux dans l'immédiat mais leur donner les structures de base indispensables."

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