Reportage dans la dernière usine européenne de vinyles

Les ventes de 33 tours explosent et les rééditions séduisent autant les collectionneurs que la génération iTunes. Visite guidée dans le temple européen du microsillon, dans la banlieue d'Amsterdam.

342677

Une usine située le long d'un canal à Haarlem, dans la banlieue d'Amsterdam. Des hommes en cache-poussière actionnent des machines vieillottes en pressant sur des boutons rouges gros comme le poing. Plus loin, un savant fou, règle "à l'oreille" les fréquences sonores d'un disque de David Bowie. Dans une autre pièce, une charmante manutentionnaire blonde empile par tas de 50 unités des 33 tours dans une boîte en carton qu'un camion viendra charger en fin de journée pour les distribuer dans toute l'Europe.

Nous nous croyons projeté dans les archives d'un documentaire télé de la chaîne Arte sur "le bon vieux temps du rock and roll". Pourtant, nous sommes bien dans la réalité et en 2012. L'usine en question, c'est Record Industry, la dernière en Europe occidentale à presser encore des vinyles. Elle tourne à plein régime avec 80 personnes employées à temps plein. Le carnet de commandes est rempli jusqu'à la fin décembre. Et pour augmenter la production, le big boss songe même à engager du personnel. Une réussite bluffante contrastant avec la morosité du marché du CD et celui des multinationales du disque qui restructurent à tour de bras.

Du beau boulot

Record Industry a été relancé grâce à quelques irréductibles du microsillon qui ont fondé le label Music On Vinyl en 2009. La spécialité de Music On Vinyl? La réédition en format 33 tours d'albums qui ont marqué et marquent encore l'histoire de la musique. Mais attention, pas de rééditions riquiqui comme on en trouve dans les grandes surfaces. Le vinyle pèse 180 grammes. Le son est remastérisé à partir de la matrice originale. La pochette respecte les codes couleurs initiaux, le livret est enrichi de nouvelles photos ou de textes. Et la galette abrite souvent l'une ou l'autre chanson bonus. Bref, c'est de l'excellent travail. Les grosses maisons de disques internationales et les ayants droit d'icônes bancables comme Johnny Cash, Elvis Presley, Jimi Hendrix ou encore Miles Davis ne se sont pas trompés en signant des licences avec Music On Vinyl qui fête sa 500e sortie en rééditant "Excerpts From Outside", le dernier bon album de Bowie enregistré en 1995. Chaque vinyle est pressé à 15.000 exemplaires et coûte environ 20 euros pièce. En Belgique, c'est le dynamique label V2 qui assure la distribution de ces perles.

Et le public suit. Les dernières statistiques publiées par l'institut Nielsen montrent qu'on n'a pas seulement affaire à un revival passager. En 2011, les ventes mondiales de vinyles ont enregistré une hausse de 36 % avec un volume de 3,9 millions d'exemplaires écoulés. Certes, le chiffre d'affaires du 33 tours ne représente qu'une part marginale (1,2 %) de celui de l'industrie musicale, mais c'est le seul format physique qui a progressé l'année dernière. En Belgique, il s'est vendu 65.130 vinyles en 2011, soit une augmentation de 39 % par rapport à l'exercice précédent.

"Ce n'est pas un effet de mode ou un relent de nostalgie,analyse Mark Klinkhamer, product manager de Music On Vinyl. Notre public est très varié, mais ce sont tous de vrais passionnés de musique. Des gens âgés n'ont jamais cessé d'acheter du vinyle, bien sûr, mais surtout une grande majorité de jeunes qui, tout en téléchargeant, sont prêts à sortir vingt euros de leur poche pour avoir un bel objet, le tenir en main, le sentir, admirer une pochette et non pas une clef USB ou un boîtier en plastique. En achetant un vinyle, on a aussi le sentiment de posséder quelque chose, il y a un lien affectif et tactile qui se crée. Ce ne sera jamais le cas avec un fichier MP3. Musicalement, il y a des genres plus prisés que d'autres par les amateurs de vinyles: le métal, les soundtracks, le classic rock, le grunge et, bien sûr, le jazz."

CD en bonus

Les artistes suivent aussi la tendance. À la sortie des concerts de rock alternatif, on vend du vinyle au stand merchandising, plus de CD. De Jack White, dont le label Third Man Records s'est spécialisé dans la réédition des 45 tours, à Dionysos qui a déjà extrait quatre singles vinyles de son dernier album ("Bird'n'roll"), en passant par Lana Del Rey, tous reviennent à la mythique rondelle noire. Encore plus fou: de nombreux nouveaux albums vinyles incluent désormais un exemplaire CD gratuit du même disque. C'est le cas notamment du récent "Old Ideas" de Leonard Cohen. Pour 20 euros, vous avez le bel objet vinyle pour votre salon et la copie CD pour la voiture.

Mais il ne faudrait pas que le vinyle perde son caractère unique et qu'on (re)commence à rééditer tout et n'importe quoi, comme ce fut trop souvent le cas avec le format CD. Même si Music On Vinyl a bénéficié sans le faire exprès de l'effet "disparition" avec Michael Jackson (le label avait sorti "Off The Wall" dix jours avant la mort du King Of Pop), il refuse de tomber dans le mercantilisme. "Nous fonctionnons avec nos goûts personnels, justifie Mark Klinkhamer. Nous couvrons tous les styles et toutes les époques. Mais on préfère négocier plusieurs mois pour avoir l'honneur de rééditer un album introuvable d'Aretha Franklin que de signer aveuglément pour se faire du fric avec Mariah Carey ou Lady Gaga." Le message est clair.

www.musiconvinyl.com

Sur le même sujet
Plus d'actualité