Rencontre avec le bourgmestre de Depardieu

L’installation de Gérard Depardieu à Néchin (Estaimpuis) a mis sur la sellette son député bourgmestre: Daniel Senesael.

716115

Un drôle de petit bonhomme qu'on avait vu l'an dernier dansant à moitié nu dans une vidéo qui avait fait le buzz. Ce n'est visiblement pas son seul talent.

Dans la région frontalière d’Estaimpuis, ce territoire coincé entre Tournai et Roubaix, lorsque vous parlez de Daniel Senesael, les avis sont unanimes: c’est un homme fantastique. Original, mais fantastique. Une telle unanimité se retrouve dans les chiffres des dernières élections communales: pour son quatrième mandat d’affilée, le Bourgmestre et sa liste PS ont remporté 67% des suffrages, un score qui fait de lui l’un des bourgmestres les mieux élus du Royaume. Mieux, cet homme a réussi, en moins de vingt ans, à convertir un bastion catholique agricole réputé pour son conservatisme en une des communes les plus socialistes de Wallonie. Mais quelle est la formule de la potion magique de cet acteur amateur de 55 ans, essentiellement connu pour sa collection de cravates et pour s’être retrouvé en slip devant ses concitoyens?

Des dizaines de milliers de personnes ont vu, sur Internet, cette vidéo dans laquelle vous faisiez un strip-tease lors d'une fête de Nouvel An. Vous comptez remettre cela cette année?

Daniel Senesael. – Non… contrairement à ce qu’on croit, cela n’avait rien à voir avec le réveillon de Nouvel An. C'était le 15 janvier. On célébrait les 35 ans de l’entité d’Estaimpuis. Avec tout le Personnel communal, on a présenté un spectacle de karaoké. On a eu La Salsa du Démon, Le Bal Masqué… Chacun était déguisé… comme on avait reçu le chanteur Carlos pour les 25 ans de l’entité, je me suis dit que j’allais reprendre Tout nu, tout bronzé. En fait de strip-tease, c’était tout simplement une illustration de la chanson. e-Et encore, une illustration soft: j’étais en short, j’ai juste enlevé mon tee-shirt…

C’est grâce à vos talents d’amuseur que vous, député socialiste, avez été élu bourgmestre pour la 4ème fois d'affilée?

Ce n’est ni grâce à ma personnalité, encore moins grâce au socialisme… Tout cela peut jouer mais c’est très marginal. Non, je crois très sincèrement que si les gens me font confiance, c’est parce que je mets une valeur au dessus de tout: le travail, le travail et encore le travail. Quand les gens votent pour vous, c’est pour qu’on bosse pour eux, pour qu’on ne s’enrichisse pas sur leur dos, et qu’on soit attentionné. Ça fait 18 ans que je me mets en quatre pour les habitants de ma commune, que je ne touche strictement que ce que je dois toucher tout en essayant de faire le plus d’économies en frais de fonctionnement. Cela fait 18 ans que je tiens une permanence à six heures du matin tous les jours de la semaine… Et le samedi, c’est le jour du Collège communal et ça commence à 6h30 du matin.

Vous commencez à bosser à 6h du matin?

Non, à 6h du matin, je reçois mes administrés, mais j’ai commencé bien plus tôt, au minimum à 5h… aujourd’hui, j’étais ici à 3h30. Mais je n’ai pas grand mérite, je n’ai pas besoin de beaucoup de sommeil. Mon père était ouvrier dans une usine textile de l’autre côté de la frontière. Il faisait la nuit. Quand j’étais enfant, j’attendais son retour… je me suis habitué à ne dormir que quelques heures.

Vos administrés semblent apprécier l’engagement matinal, le travail, l’honnêteté… quelle qualité apprécient-ils encore, selon vous?

Je crois qu’ils aiment l’authenticité, du moins les gens authentiques, je crois qu’ils me l’ont prouvé…

A quelle occasion?

Vous savez, j’ai divorcé de ma femme lorsque j’avais 40 ans. Cela faisait trois ans que j’étais bourgmestre. Parce que je n’aime pas l’obscurité, parce que je préfère l’honnêteté, la franchise, j’ai décidé avant les élections de 2000 d’assumer publiquement mon homosexualité. Seulement, c’est une région catholique, rurale, traditionnelle – je le sais, j’y suis né et j’ai connu l’époque où, jeune homme, père de deux enfants et tout marié que j’étais, on me traitait de "pédé". Les choses avaient peut-être évolué, mais de là à élire comme bourgmestre quelqu’un qui assumait le fait d’être homosexuel… j’avoue que je n’étais vraiment pas à l’aise. Et pourtant, ils m’ont élu avec plus de voix que précédemment. Ça a été évidemment à la fois une joie, un soulagement et quelque chose d’extrêmement émouvant. Avoir l’appui des gens, ou du moins leur confiance, dans la vérité de son identité, ça fait quelque chose…

Vous croyez que la population d’Estaimpuis aura également les mêmes sentiments vis-à-vis de Gérard Depardieu?

Ah, les gens ici aiment l’authenticité. Et d’après toutes ses attitudes, on ne peut pas dire que Gérard Depardieu en manque. Il y a une forme de réciprocité, Depardieu aime l’authenticité de notre région, et nous produisons justement beaucoup de produits du terroir…

Gérard Depardieu n’est pas venu habiter ici pour la qualité de vos pâtés…

Non, bien sûr. Mais nous, à Estaimpuis, cela fait 15 ans qu’on voit débarquer des grosses fortunes françaises: des industriels, de la grande distribution, des meubles, des articles de sport… et on n’en a jamais parlé à la télévision. Alors est-ce vraiment Gérard Depardieu le problème? Non, évidemment. Depardieu, c’est un Stradivarius, c’est un monstre du cinéma français, et je suis hyper content qu’il vienne s’installer ici. Maintenant, oui, ça montre un problème, celui de l’harmonisation des fiscalités en Europe, c’est un débat beaucoup plus large que Depardieu en lui-même. Pourquoi tant de Belges vont faire leurs courses de produits de première nécessité en France? Parce que la TVA y est plus basse. Pourquoi, tant de Français viennent travailler en Belgique? Parce que leur salaire net y est plus important… Chacun fait son marché fiscal, pas besoin de s’appeler Depardieu.

Il va payer combien d’impôts communaux?

Il va payer 8,5 % de ses revenus, comme tous le monde ici. Mais, bon, que sera son revenu officiel? Tous ces gens-là ont des sociétés…

Vous avez pris des mesures spéciales de sécurité?

Rien du tout.

Vous avez combien de grandes fortunes sur le territoire dont vous avez la gestion communale?

Je n’en ai aucune idée. Vous savez, le fédéral nous rétrocède les 8,5 % d’impôts communaux en vrac si je puis dire. Nous n’avons aucune possibilité de connaître le nombre de foyers payant un impôt tel qu’il suggérerait l’appartenance à une grosse fortune. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a quinze ans, 14% de la population d’Estaimpuis (10.000 habitants) était de nationalité française. Ils sont dorénavant 27%. Et ce que je sais aussi, c’est que les prix de l’immobilier ont flambé…

A Estaimpuis, vous avez des Français qui émargent au CPAS?

Vous savez combien nous avons ici de personnes qui touchent un revenu d’insertion? Deux. Et aucun n’est français. On a créé dans l'entité une économie sociale très active, qui occupe 120 personnes. Comme la valeur essentielle – et tout se tient dans mon raisonnement – c’est le travail, je pense que la meilleure réinsertion possible, c’est le travail. Quand on reçoit de l’argent de la collectivité, j’incite à la remise au travail. L’assistanat, c’est un mot que je n’aime pas de trop.

Vous avez constaté l’apparition de commerces de style épicerie de luxe depuis quelques années?

Oui peut-être… Des commerces de bien-être plutôt: des commerces de bains à bulles, des jacuzzis, quelques boutiques de luxe. L’ancienne boucherie d’Estaimbourg propose maintenant de l’épicerie fine italienne… Mais est-ce significatif? Par contre on a un boum sur la production de produits du terroir: ici, les particuliers peuvent se ravitailler auprès des producteurs en œufs, lait, tomates, fruits et légumes divers et on a tout une série de volailles et de viandes produites ici.

[…]

Sur le même sujet
Plus d'actualité