Rencontre avec Bruno Magic Podalydès

Dans Adieu Berthe ou l'enterrement de mémé, son sixième film comme réalisateur, Bruno retrouve son frère Denis pour une comédie magique. Du grand art.

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Il sort du Thalys, encore embué par le voyage, s’imprègne du lieu, s’amuse du mobilier un peu chargé du grand hôtel qui accueille l’interview, avant de confier que chez lui, sa chambre a aussi une déco bonapartiste… La magie opère déjà. Bruno Podalydès ressemble aux hommes qu’il raconte dans ses films. Prévenant, charmant, la voix feutrée et le regard doux, prêt à rire de tout mais pas pour rien. Né à Versailles dans un milieu plutôt « tradi » Bruno Podalydès a l’art de faire rire sur les travers des hommes, leurs petites bassesses comme leurs moments de grâce. Magicien des situations, il enchaîne les tours de passe-passe à la recherche du décalage entre nos illusions et la réalité.

Il botte en touche sur la question du couple (sur lequel «  il n’y a pas de vérité qui tienne») mais dévoile volontiers ce qui le fait rire ou rêver, au cinéma comme dans la vie. Il aime la comédie italienne et admire plus que tout son (petit) frère Denis, sociétaire à la Comédie française et comédien exquis à qui il confie le soin de raconter qui il est à travers ses films. Il nous éblouit ici avec l’histoire d’Armand, pharmacien de la banlieue versaillaise fan de magie, qui n’arrive pas à choisir entre sa femme (Isabelle Candelier) et sa maîtresse (Valérie Lemercier), et que l’organisation des funérailles de sa mémé va venir bouleverser. Le temps d’un thé au lait et d’une Mignonnette, on a  un peu la sensation qu’un magicien vient de nous ouvrir sa malle… et on en ressort tout ébloui !

Adieu Berthe, c’est avant tout l’histoire d’un homme qui cherche à réinventer le couple ?
Pour résumer en une phrase simple, c’est un peu comme si je disais à certains hommes : tâchez de vous réconcilier chaque soir. C’est un conseil pratique, qui n’est pas de l’ordre de la morale. Puisqu’il faut aussi se réconcilier avec sa maîtresse ! il faut en tous cas éviter que les choses s’enkystent. Mais je n’aime pas être trop général sur les questions de couple. Je fais des films pour montrer et ressentir, pas pour faire des discours.

Le film raconte l’organisation d’un enterrement, vous aviez envie de rire de la mort ?
Pas de la mort en soi, parce que c’est définitivement pas drôle, mais de la manière dont on s’en empare. Je trouve tous les rituels autour de a mort d’une grande violence. Aujourd’hui dans nos pays, les religions reculent, on est tenu de réinventer nos funérailles, de les individualiser, ce qui n’est pas facile. C’est une liberté qui nous est donnée, et dont on ne sait pas vraiment quoi faire. Par exemple le temps d’une crémation, on aurait le temps de faire un concert ou de bien manger si on voulait, mais les endroits ne sont pas du tout faits pour ça… ces décalages m’intéressent.

Berthe c’est qui dans le film ? Qu’est-ce qu’elle symbolise cette grand-mère ?
C’est un idéal. Ce qui me plait, c’est les conseils posthumes que peuvent nous donner nos aïeux. Comme s’ils nous disaient : regarde, j’ai aimé comme toi. Par exemple ça n’a rien à voir, mais j’ai une passion pour le kayak. Je pensais être un ovni dans la famille, mes frères comprenaient pas. Et puis j’ai appris que j’avais un grand oncle qui était champion de kayak dans les années Trente. J’ai trouvé ça très doux.

La vieillesse que vous décrivez dans le film est aussi très douce. J’aime beaucoup cette phrase que dit Michel Robin dans le film : « quand on a tout vécu on n’a plus qu’à se souvenir », c’est très doux cette manière de montrer la vieillesse, comme un cinéma intérieur…
Oui, la vieillesse c’est une mémoire des sens, comme se souvenir de la sensation de l’herbe tendre sous les pieds. Ce qui est intéressant, c’est que c’est aussi le statut du spectateur de cinéma. C’est pour ça que quand on parle d’Odorama ou de 3D au cinéma, c’est un peu inutile je trouve, puisque tout ça, les odeurs et même le toucher, nous arrive déjà très bien par l’imagination.

Le film fait aussi la satire d’une certaine France, laquelle ?
Mon père était pharmacien, je suis né à Versailles, c’est très marqué comme milieu. Mais ce qui me touche c’est pas une classe sociale en elle-même, c’est ce décalage entre ce qu’on prétend paraître, et la réalité de la situation. C’est ce qui est drôle chez Sempé, par exemple. Pour Adieu Berthe, je voulais raconter une famille légèrement déclassée, avec un train de vie considérablement amoindri malgré le discours grande France qui reste le même… C’est pourquoi on a tourné à Chatou. Chatou c’est pas Versailles, même si les conventions sont restées. C’est comme dire « déjeuner » et pas « manger ». Le grand jardin est réduit à deux transats sur du ciment avec la canisse derrière, mais le cérémonial reste le même. Ça crée un décalage qui m’amuse.

Vous travaillez toujours avec les mêmes acteurs, vous aimez le côté troupe ?
J’aime le côté retrouvailles. Quand on aime les gens, le vrai bonheur c’est de travailler avec eux. C’est pour moi une vérité nette et définitive. Retrouver ces gens que j’aime beaucoup dans la vie, c’est une belle occasion pour moi. Ils répondent tous présents, c’est formidable. Arditi n’a même pas lu le scénario, il est monté à cheval direct !

Avec Denis, comment vous travaillez ?
Notre terrain d’entente, ce sont les dialogues. En général on les joue, on les improvise, moi j’en garde le sel à l’écriture. J’ai plutôt la charge de l’histoire proprement dite, du point de départ et de la structure. Je mène un peu le jeu. On écrivait sans arrière-pensée sur la suite, juste pour voir où tout cela nous menait de faire vivre Armand. Mais on a toujours travaillé comme ça, depuis gamins, en jouant.

C’est comme ça qu’est venue l’idée de la trottinette ?
Dans le scénario, la trottinette devait être un scooter, je trouvais ça très cinématographique. Mais je voulais éviter la comparaison avec les plans de Journal intime de Moretti, où il descend en scooter vers Rome. Ce sont des plans qui m’ont beaucoup marqué et que je ne voulais pas refaire maladroitement, alors j’ai trouvé cette trottinette. Je l’aime bien.

Valérie Lemercier est une nouvelle venue dans votre cinéma…
Elle m’a enchanté quand elle présidait la cérémonie des Césars. Elle demandait aux gens de s’embrasser, elle faisait une sorte de messe en fait. J’ai eu un choc, j’ai trouvé ça tellement drôle. Et puis on a un passé commun. Elle a bien connu le côté tradi et comme moi elle aime bien s’en moquer. Je tourne d’ailleurs dans son prochain film, 100% Cachemire, une comédie sur l’histoire d’une femme qui avait adopté un petit enfant russe, et qui pas contente, est allée le rendre. Cette fois c’est moi qui joue son amant !

Le film est une pure comédie, mais avec des moments d’émotion très forte aussi. Comme la scène de l’enterrement, où la femme d’Armand (Isabelle Candelier) se met soudain à allumer une clope au milieu de la cérémonie. Elle regarde son homme lui annoncer qu’il aime une autre femme et elle se transfigure, elle devient magnifique, c’est très émouvant comme scène.
Je suis heureux que vous le disiez. J’aime les moments de confusion entre les sentiments. Il m’arrive d’être ému quand ma pensée n’arrive plus à trouver son chemin. La clarté peut émouvoir, mais le tumulte et les contractions m’émeuvent aussi quand c’est insurmontable. J’éprouve ça chez Chaplin, et dans la comédie italienne aussi, où il y a un mélange de trivialité et de beauté qui surgit. Chez Dino Risi, Monicelli, Comencini, Ettore Scola… je suis très touché par ces comédies avec des hommes charmants, Vittorio Gassman dans Le Fanfaron ou Le Pigeon, des hommes un peu déclassés, en train de ramer, frimant quand même, piquant des clopes…

En même temps ici c’est vraiment votre génération que vous racontez. L’amour des quarantenaires en 2012, à l’époque des textos, que vous montrez sur grand écran..
Chaque époque a son discours amoureux. On ne reçoit plus de télégramme, mais des textos. C’est profond je trouve, et toujours romantique. Dans le film les textos envahissent tout l’écran parce qu’ils nous envahissent aussi entièrement quand on les reçoit. Je ne voulais pas un support moderne, pas d’écran d’Iphone ou de Blackberry, je voulais que ça ressemble à un carton de film muet. Les textos, c’est parfois du pur dialogue écrit, il faudrait les garder.

Vous imaginez tourner sans Denis ?
Je me livre souvent à cet espèce de faux exercice de liberté, de tourner sans Denis, mais je reviens toujours à lui, à nous. J’ai tellement d’admiration pour Denis comédien. Mais c’est aussi une histoire de génération. Dans mes films je raconte un peu où j’en suis et Denis aussi d’ailleurs. Mais je me demande parfois si je ne pourrais pas raconter l’histoire d’un jeune de quinze ans, que ni Denis ni moi ne pourrions jouer.

Vous avez dit un jour que le cinéma permettait de rendre la vie acceptable… vous confirmez ?
Le cinéma permet de redonner goût et saveur aux choses. J’aime beaucoup éprouver des besoins physiques à la sortie d’un film. J’ai vu le dernier Ken Loach à Cannes, en sortant je me suis rué sur un whisky, c’était un bonheur total ! En sortant du Wes Anderson, je faisais un travelling latéral dans ma tête en regardant les paysages. En fait, le cinéma permet de re-voir les choses.

Ça n’est pas de l’ordre de l’illusion ?
Bonne question, mais non. Je ne crois pas. Je crois que l’art nous permet de voir le monde réel, qu’on n’arrive plus à voir tous les jours. On se remet à regarder ce qui nous paraissait banal, triste, commun, répétitif. A l’opposé de ceux qu’on croit rationnels et qui nous mènent à la folie, comme les financiers par exemple, les artistes nous permettent de réaliser les choses. De les rendre réelles. Le cinéma nous redonne la vérité du monde. Je deviens lyrique…!

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