Raoul Hedebouw: « Tout ce qu’on veut dynamiter, c’est le débat » (texte intégral)

Porte-parole du PTB, il manie l'accent de Liège, l'humour de Coluche, les textes de Marx... et les sondages en hausse.

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Ils sont gentils, les gens du Parti du Travail de Belgique (PTB). Vous pouvez leur poser des questions du genre "c'est vrai que les communistes mangent les enfants tout crus?", ils ne s'énervent même plus. En fait, c'est parce qu'ils savent qu'ils ne font plus peur. En tout cas pas à Charleroi, Liège, Mons, Schaerbeek, Molenbeek ou Anvers. Il y a un an, le PTB, à la surprise générale, y faisait élire 52 conseillers communaux. Le 25 mai prochain, les scrutins régional et fédéral devraient confirmer. Selon les sondages actuels, le PTB pourrait passer le seuil électoral des 5 % et remporter ses premiers sièges dans les hémicycles.

Parmi les grands artisans de ce succès, Raoul Hedebouw, trentenaire liégeois sympathique maniant aussi bien l'humour coluchien dans ses campagnes que l'analyse marxiste dans ses communiqués. En dix ans, explique le porte-parole du PTB et auteur du livre Première à gauche, le parti a vu le nombre de ses élus communaux décupler et le nombre de ses membres tripler. Ils sont aujourd'hui 7.000. Sans doute beaucoup de socialistes déçus. Et les autres?

Le PTB se présente comme un parti marxiste et revendique l'étiquette communiste. Vous pourriez expliquer en quoi ça consiste avec des mots qui n'effraient pas le bourgeois?

Raoul Hedebouw – Ah mais c'est possible! L'idée, c'est que les grands leviers de l'économie reviennent aux mains du politique. Prenez le secteur de l'énergie, qui est aussi crucial sur le plan social qu'écologique. Chez nous, il est entièrement dirigé par un petit groupe de possédants, qui décide de l'ensemble de la politique. Ce n'est absolument pas normal. Ce que nous proposons, c'est une extension de la démocratie dans la sphère de l'économie. Moi qui me prétend démocrate, je ne supporte pas l'idée qu'on place le destin de milliers de familles dans les mains d'un Mittal.

La lutte des classes n'est plus à l'ordre du jour chez vous?

R.H. – On reste un parti de classe, mais celle-ci est bien plus large qu'on ne le croit. C'est celle des gens qui travaillent et ça fait du monde. En gros, on défend 97 % de la population belge. Les autres, rentiers et autres spéculateurs, n'ont pas vraiment besoin de nous. Ils sont millionnaires…

Et ils doivent s'attendre à passer un sale quart d'heure le jour où vous arrivez aux affaires? 

R.H. – Non. Ils doivent s'attendre à voir leur fortune ponctionnée à hauteur de 1 %, au titre de la taxe sur les millionnaires. Ça ne me paraît pas révolutionnaire. Vous savez, la crise n'a pas frappé tout le monde. Les riches n'ont jamais été aussi nombreux en Belgique.  

En parlant de révolution, en 2008, votre parti a pris une décision assez radicale: finis le sectarisme et le dogmatisme du passé. Il ne vous reste même plus un petit fantasme de Grand Soir?

R.H. – Il fallait sortir des débats théoriques et passer aux combats quotidiens. Parce qu'à force, on finissait par faire de la politique sans les gens. Je sais que certains nous voient encore comme des djihadistes rouges. Mais je vous rassure, au PTB, on n'a pas de camps d'entraînement et de formations à la guérilla. Nous, tout ce qu'on veut dynamiter, c'est le débat. Il n'y a plus de polémiques dans ce pays.

Vous n'êtes même pas contre l'économie de marché? Vous ne préconisez pas de retour à l'économie planifiée?

R.H. – Notre combat porte évidemment sur les multinationales, les acteurs structurants pour l'économie. On ne va donc pas emmerder les PME et les coiffeurs.

Malin! Vous venez de vous assurer le vote de tous les coiffeurs. Vous savez très bien que le Moustique, comme tout bon magazine, finit chez eux… Mine de rien, le vrai changement du PTB, il est aussi là. Vous en avez fait, des progrès spectaculaires en communication.

R.H. – Oui, désormais, les analyses de notre service d'études sont largement reprises dans le débat… Et nos idées arrivent même parfois sur la table du gouvernement! Prenez la baisse de la TVA de 21 à 6 % sur l'électricité. En 2006, le PTB était le seul parti à mener campagne sur ce thème. Et récemment encore, sur le plateau de Mise au point, je me suis fait engueuler par Melchior Wathelet disant que c'était un scandale, que l'Europe allait de toute façon s'y opposer. Aujourd'hui, on entend le même dire que c'est une initiative sociale et que le gouvernement va l'adopter.

Dans votre livre, il y a ce passage étonnant où vous racontez qu'Elio Di Rupo a découvert le problème posé par les intérêts notionnels à la lecture de Didier Reynders, l'homme qui murmurait à l'oreille des riches, un livre écrit par Marco Van Hees, un membre du… PTB.  

R.H. – En fait, le premier vote sur les intérêts notionnels n'avait suscité aucun débat. Reynders avait fait beaucoup de fumée, dit que ça ne coûterait rien à l'Etat, et c'est passé. Sauf que nous avons calculé que ça a coûté 5 milliards, soit dix fois plus que les 500 millions prévus. C'est à ce moment qu'Elio Di Rupo a appelé Marco pour lui dire que son bouquin était "édifiant". Et que ses députés n'avait pas réalisé l'ampleur de l'injustice fiscale provoquée par les intérêts notionnels… Le parti "socialiste" ne s'en était pas rendu compte! J'imagine qu'il s'était tellement profilé centriste qu'il en avait perdu jusqu'à ses réflexes politiques. Tu m'étonnes, aujourd'hui, le PS chasse le chômeur, impose l'austérité, gèle les salaires, privatise les services publics…

Imaginons un instant qu'après le scrutin de 2014, votre parti soit en position de négocier une participation au gouvernement. Quels points de votre programme allez vous tenter d'imposer?

R.H. – D'abord la taxe sur les millionnaires. Ensuite, nous refuserons la marche forcée vers l'austérité imposée par la Commission européenne, notamment avec son récent Traité budgétaire. Ce texte nous enferme dans un carcan budgétaire empêchant toute initiative sociale d'envergure. En fait, notre rôle est plutôt celui d'un parti d'opposition. Nos conditions seraient tellement dures que, l'été prochain, il ne faut pas trop s'attendre à nous voir défiler à Laeken.

Vous croyez qu'il est impossible de réconcilier, comme vous le dites dans le livre, "la loi de la rue" et la rue de la Loi?

R.H. – Pas nécessairement. Dans les années 30, la journée de 8 heures était considérée comme totalement irréaliste, même au sein du Parti ouvrier! Parfois, il faut pouvoir imposer son réalisme. Ou prenez John Cockerill qui disait que retirer les enfants des mines coulerait l'industrie liégeoise. Si personne n'y avait cru, ils y seraient peut-être encore.

Quand on représente un parti comme celui-là en vivant dans un monde comme celui-ci, il est difficile d'éviter certaines contradictions. Certains écolos roulent en 4 x 4, certains socialistes ont une Rolex. Et vous?

R.H. – Ben, vous savez, les responsables politiques du PTB vivent avec un salaire d'ouvrier moyen. C'est un principe. Nous croyons que si on ne vit pas comme on pense, on commence à penser comme on vit. Quand un bourgmestre socialiste gagne 10.000 € par mois, je pense que ça influe un peu sur ses idées. Moi je gagne 1.450 €. Je vais parfois au Delhaize, parfois chez Aldi. Mais à la fin du mois, je compte. Alors, la Rolex…

Avouez-nous un plaisir coupable, un petit écart petit-bourgeois que vous vous accordez de temps en temps.

R.H. – Hum… Je réfléchis. Ah oui, avec ma compagne, parfois on va aux thermes de Spa. Hammam, sauna, tout ça, on aime bien. C'est notre petit plaisir petit-bourgeois.

C'est pour tremper de temps en temps dans le même bain que les riches!

R.H. – Voilà! Et je vous promets que le jour où je rencontre Albert Frère ou Lakshmi Mittal, je vous envoie la photo. Vous pourrez titrer "bain de sang social et jacuzzi"!

 

Raoul Hedebouw. Première à gauche, entretien avec Gilles Martin, éditions Aden, 218 p.

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