À quoi servent encore les syndicats?

Ils aiment manifester et faire la grève. Ils n’aiment pas les patrons ni le changement. Quelles réalités se cachent derrière les clichés que charrient les syndicats?

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Vendredi 2 décembre. C’est avec une certaine appréhension que les navetteurs se rendent à la gare. En ce jour de manifestation nationale contre l’austérité, ils craignent de se frotter à une nouvelle pagaille sur le rail. Mais c’est tout le contraire: la circulation n’a jamais semblé aussi fluide et les panneaux horaires n’indiquent aucun retard. Nulle part. Ben tiens, pense-t-on, quand il s’agit de convoyer les camarades syndiqués vers une manif, les cheminots font bien les choses…

Sur les quais de la gare du Midi, les trains déversent des groupes vêtus de rouge, de vert et de bleu. Des manifestants sont déjà bien excités. On entend des cris et des chants. Certains navetteurs sourient, d’autres affichent une moue de réprobation. "Il y en a qui carburent pas qu’au café", nous glisse un compagnon de voyage. En quelques minutes, nous vivons l’illustration de deux images qui collent à la peau des syndicats: leur culture de la grève et celle du manifestant braillard et bourré, trop content d’échapper à un jour de travail pour venir perturber l’activité des "honnêtes travailleurs".

Pourtant, s’ils sont là aujourd’hui, c’est pour montrer leur attachement à un modèle de société auquel une bonne partie des Belges tient encore. Celui d’un État providence où la solidarité est une valeur qui compte toujours. La question se pose donc: malgré leurs très nombreux affiliés – plus de trois millions en tout – les syndicats ont-ils encore la légitimité suffisante pour les défendre? Explorons la réalité qui se cache derrière les clichés qu’ils charrient.

80.000 personnes, à Bruxelles, contre l'austérité, 40.000, à Liège, contre les licenciements chez Arcelor-Mittal. Pour quels résultats concrets?

Ces deux dernières grandes mobilisations démontrent que les syndicats arrivent encore à faire descendre des dizaines de milliers de personnes dans la rue. Et ce n'est qu'un début. Vu le climat économique morose et les tours de vis budgétaires du nouveau gouvernement, l'hiver social s'annonce chaud. Mais à quoi bon? Les causes semblent désespérées. On doute que Di Rupo Ier revienne sur un accord qui fut si difficile à trouver et sur des mesures d'austérité dictées par l'Europe et les marchés financiers. Quant à l'intérêt que porte Lakshmi Mittal à la protestation des métallos liégeois, n'en parlons même pas…

Jean-François Ramquet, secrétaire régional interprofessionnel à la FGTB Liège-Huy-Waremme, reste pourtant persuadé que ces manifs ont un impact. "A Liège, l'objectif était de faire entendre une autre opinion: la sidérurgie reste une industrie d'avenir pour notre région. Et à Bruxelles, il était important de montrer qu'on ne pourra pas toucher à certains acquis sociaux sans réactions. Et puis, si l'accord de gouvernement est scellé, il peut encore être modelé dans son application." Dans les deux cas, ces mobilisations réussies peuvent être considérées comme des messages aux partis politiques les enjoignant à ne pas faire n'importe quoi sous peine de sanctions dans les urnes. Dans un pays où les élections se succèdent (en octobre, ce seront les communales), on peut imaginer que ces avertissements ne tombent pas dans l'oreille de sourds.

"Les grands mouvements de masse n’apportent cependant plus les mêmes résultats qu’auparavant, nuance Mateo Alaluf, professeur de sociologie à l’ULB. Les syndicats sont moins entendus qu’avant." Ce qui ne veut pas dire qu’ils ont perdu tout pouvoir d’action… "Il y a des exemples frappants. Il y a deux ans, le projet de restructuration d’Inbev, une des plus grandes multinationales au monde, a été contré avec succès par la mobilisation des syndicats belges. Aucun emploi n’a été perdu." Et si la nouvelle majorité fédérale n’a pas touché à l’indexation des salaires, qui hérisse pourtant à la fois les patrons et l’Union européenne, c’est grâce à la pression des syndicats, estime le sociologue.

Bloquer une entreprise ou un service public, est-ce vraiment rendre service aux travailleurs? Pourquoi embêter les simples citoyens?

Un dépôt des TEC qui part en grève, c'est devenu aussi banal qu'un train qui arrive en retard. On pourrait en rire si ces grèves à répétition touchant certains services publics (les transports et la Poste par exemple) ne perturbaient à ce point notre quotidien. Et l'activité économique d'un pays qui n'a pas besoin de cela en ce moment. Les syndicats détestent que l'on parle de prise en otage de la population. Pourtant, cela y ressemble fort. Mateo Alaluf préfère voir le côté positif des choses: "L'existence même des syndicats tend à freiner les mouvements de protestation sauvages". En d'autres mots, ce serait encore pire sans eux.

Moustapha Akel, délégué CSC à la Stib, tente une justification: "En raison du changement de mentalité de certains responsables des transports publics, il devient très difficile de faire valoir les droits du personnel et des usagers. Ainsi, début septembre, un voyageur a été blessé dans un bus la nuit. La direction a malgré tout maintenu le passage de nos véhicules au même endroit à risque, sans nouvelles mesures de sécurisation. Le lendemain matin, le personnel roulant a débrayé pour assurer la sécurité des voyageurs". Apparemment, ça fonctionne puisque, suite au mouvement de grève de février dernier, la société de transport bruxelloise a engagé quarante agents de sécurité supplémentaires.

Jean-François Ramquet remarque "qu'en moyenne, un accord entre patrons et travailleurs est trouvé dans les trois jours qui suivent une grève. On peut donc se demander pourquoi il a fallu en arriver là pour se faire entendre. Une grève, c'est toujours un échec dans une négociation entre patrons et travailleurs. Mais les torts sont partagés". Et de conclure: "On parle beaucoup des actions de grève mais on ne dit jamais que 90 % des conflits sont résolus avant d'en arriver là".

Se faire élire délégué, c'est entrer dans la caste de ceux qui sont les plus difficiles à virer. Est-ce la seule motivation à se présenter sur les listes?

Les prochaines élections sociales auront lieu en mai 2012. Les listes vont bientôt être constituées. Dans un contexte économique où nombre d'entreprises se dirigent vers des plans de licenciement, la place de délégué vaut de l'or. De quoi susciter pas mal de convoitises. Et de ragots à la machine à café: "Untel sait qu'il est en danger, il fera tout pour être élu". Ou encore: "Depuis qu'il est délégué, Machin peut tout se permettre, il sait que la direction n'osera pas le punir".

"Bien sûr que des délégués inefficaces ou qui sont là pour de mauvaises raisons, cela existe. Je serais idiot de prétendre le contraire, réagit le secrétaire régional de la FGTB. Mais cela me semble tout de même un mauvais calcul. Être délégué, c'est participer aux conseils d'entreprise mais aussi servir de psychologue, d'assistant administratif et social." Moustapha, le délégué de la Stib, connaît bien cette réalité: "Beaucoup ont le sentiment que nous sommes juste là pour rendre de petits services, comme le versement des indemnités de chômage. Les syndicats ont trop perdu de vue leur rôle d'encadrement et de sensibilisation politique des travailleurs".

Mais leur demande-t-on encore de jouer ce rôle? Autant que la protection de l'emploi ou la revalorisation salariale, qui ont longtemps été leur "core-business", les attentes des affiliés concernent également le bien-être au travail. "Ils nous reprochent de ne pas en faire assez: ils veulent de meilleurs horaires, de la flexibilité, des conditions de travail de qualité, une adéquation optimale entre boulot et vie familiale. Ces demandes à caractère individualiste, c'est à nous, délégués syndicaux, de les porter au niveau collectif." Au risque de devenir une cible facile dès que les exigences des affiliés ne sont pas rencontrées.

Les syndicats sont des structures archaïques et dépassées

Créées au XIXe siècle, les organisations de défense des travailleurs sont-elles encore adaptées au XXIe siècle?

"Il se sont adaptés à de nouvelles donnes comme la sous-traitance, le travail intérimaire ou à temps partiel."

Paul, comptable de 30 ans, est syndiqué. Mais ce n’est pas lui que l’on verra en rue, un calicot à la main. "Je me suis inscrit à la CNE, il y a deux ans, quand je suis passé par la case chômage." À nouveau actif, il jette un regard ironique sur l’action des syndicats dans son entreprise: "Leurs discours et attitudes sont caricaturaux. En gros, ils sont contre toute nouveauté. Tout est vu comme une agression envers les travailleurs. C’est à la limite de la théorie du complot: si un néon pète dans un couloir, c’est certainement un coup de la direction pour décourager les travailleurs et les inciter à partir", grince-t-il. Ce jeune homme est à l’image d’une nouvelle génération d’employés: moins engagée, plus individualiste. Et, forcément, moins tentée par des syndicats qu’elle regarde parfois comme une curiosité venant d’une autre époque.

"C’est vrai qu’avec les jeunes, le message ne passe pas toujours bien, témoigne Moustapha Akel. Ils subissent de plein fouet les transformations de l’entreprise et sont privés des acquis sociaux dont bénéficiaient leur aînés." De quoi donc se poser des questions sur l’utilité d’une affiliation. D’autant plus que les entreprises ont fait des progrès dans leur communication interne. "Les syndicats sont en retard par rapport au management à l’américaine qui a instauré la dictature de la positive attitude", continue le délégué de la Stib. Pour lui, cette interdiction implicite de critiquer "va à l’encontre de la démocratie sociale. C’est le retour insidieux d’une notion du XIXe siècle: la loyauté à son entreprise. Les syndicats devraient plus s’en préoccuper."

Autre fléau moderne auquel ces organisations s’adaptent difficilement: la mondialisation. "Les syndicats commencent à prendre conscience de cette réalité. Tout comme ils se sont adaptés à de nouvelles donnes comme la sous-traitance, le travail intérimaire ou à temps partiel",explique Mateo Alaluf. Mais les transformations du monde du travail sont très rapides. "Aujourd’hui les titres-services ou l’emploi de consultants remettent en question le concept même d’entreprise. Les syndicats éprouvent beaucoup de difficultés à prendre tous ces travailleurs en compte."

Se syndiquer, c'est ringard et inutile

S'ils ne servent plus à rien, pourquoi continuer à payer des cotisations? Un monde sans syndicat tournerait-il moins rond?

"L’un des piliers de notre système est la démocratie sociale qui implique l’existence de syndicats."

"Cette année, nous avons encore enregistré une hausse de nos affiliés. C’est le signe que, pour beaucoup de travailleurs, nous sommes encore considérés comme leurs meilleurs défenseurs, clameJean-François Ramquet. Le capitalisme est une bête blessée et donc dangereuse. Je pense que, dans les années à venir, le syndicalisme sera plus que jamais important."Bien qu'il liste les faiblesses des organisation de travailleurs – baisse d’influence face au lobbying du patronat, manque d’innovation et de clairvoyance, attitude trop défensive -, notre délégué de la Stib, quant à lui, croit toujours en son engagement: "Sans nous, le mouvement de privatisation de la Stib serait bien plus avancé qu’aujourd’hui. Et on a vu ce que cela donne sur le rail anglais: la rentabilité passe avant la sécurité".

Mateo Alaluf n’imagine pas non plus la disparition des syndicats, à moins de remettre notre modèle démocratique en question. "L’un des piliers de notre système est la démocratie sociale qui implique l’existence de syndicats. Les voir disparaître serait un très grand recul. Il est vital que l’on puisse s’organiser, s’exprimer et agir collectivement à partir des lieux de travail."

Heureusement, personne n’y pense vraiment. Même les patrons ressentent le besoin d’avoir des partenaires de négociations. Ils les souhaitent juste plus consensuels, moins conflictuels. Quelque chose nous dit pourtant que ce n’est pas pour tout de suite. Et que, vu le contexte socioéconomique actuel, nous allons encore pouvoir balancer, à leur égard, entre applaudissements et énervement.

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