Qui est l’inventeur du vibromasseur?

Mortimer Granville était-il un idéaliste, soucieux du plaisir des femmes? Un génie libertin? Non. C'était un spécialiste de l'hystérie, fatigué de "traiter" ses patientes à la main. Petit bout d'histoire.

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Des héroïnes de la série Sex And The City jusqu'à Madonna en passant par notre collègue (trop) bavarde, nombreuses sont celles qui érigeraient volontiers une statue à la gloire de l'inventeur du vibromasseur. Un véritable bienfaiteur de l'humanité, celui-là! Et le père d'un immense marché mondial. Aujourd'hui, le secteur du sex-toy rapporte entre 11 et 17 milliards d'euros par an. Et selon Durex, une personne sur cinq serait équipée d'un "vibro".

Ces femmes reconnaissantes seront pourtant surprises d'apprendre que le médecin anglais Mortimer Granville n'a pas pensé un seul instant à leur plaisir en faisant breveter sa machine à massages électriques, en 1883. Il voulait juste reposer sa main, fatiguée de prodiguer à des femmes diagnostiquées "hystériques" des massages génitaux pour les mener à un "paroxysme de la crise" qui ressemble à s'y méprendre à un orgasme. L'invention du vibromasseur, c'est le sujet de la comédie romantique Oh, My God! (Hysteria), qui sort cette semaine. L'occasion d'apprendre que, comme l'explique l'historienne Rachel Maines dans son livre de référence Technologies de l'orgasme (2009, Payot), elle se confond avec celle de l'hystérie et de son traitement.

Une maladie imaginaire

On retrouve des descriptions de ce "mal" typiquement féminin deux millénaires avant notre ère dans des écrits égyptiens. Au Ve siècle avant J.-C., le médecin grec Hippocrate recommande de traiter l'hystérie ("qui concerne l'utérus") notamment par des massages de la région pubienne. Une pratique qui perdurera 2400 ans!

Au XVIIe siècle, un savant estime que l'hystérie est "la plus répandue de toutes les maladies, hormis les fièvres". Plus tard, on évoquera même une pandémie! Il faut dire que, parfois, le simple fait d'être une femme frustrée sexuellement (l'inverse était rare, à l'époque) semble parfois suffire pour se voir diagnostiquée comme hystérique. Au fil des siècles, les médecins continueront de pratiquer, ou de confier à des sages-femmes, ces massages pelviens, recommandant également, dans le désordre: les rapports avec leur mari, la balançoire, le galop à cheval, le train à vapeur (aux effets vibrants insoupçonnés), et, dans des centres spécialisés, l'usage de jets d'eau ou de vibromasseurs à pédale…

L'histoire de cette maladie imaginaire, qui mettait dans le même sac des malades psychiatriques, des insoumises chroniques et des femmes au désir sexuel inassouvi, a été le plus souvent tragique: enfermement, douches froides, électrochocs, compression des ovaires, clitoridectomies… Mais, au sein d'une certaine bourgeoisie occidentale, à la fin du XIXe siècle, on imagine combien certaines patientes devaient être ravies de se faire administrer ces orgasmes médicaux… Tout comme leur médecin: les traitements de l'hystérie représentaient alors un marché considérable, chiffré à des millions de dollars aux Etats-Unis. Et pour cause: les patientes "ne guérissaient jamais complètement, mais comme leur mal ne les tuait pas non plus, elles nécessitaient un suivi régulier", explique Rachel Maines.

30.000 vibrations revitalisantes

Débarque ensuite la fée électricité, qui permet aux médecins d'obtenir en dix minutes et sans effort un meilleur résultat que ce qu'ils s'esquintaient à produire en une heure de manipulation fastidieuse. Les patientes de l'époque sont ravies. Mais qui doivent-elles remercier? Comme souvent dans l'histoire des inventions, la paternité du premier vibromasseur électrique est disputée entre l'Anglais Mortimer Granville et son "Hammer" ("marteau", sic) en 1883 et le "Vigouroux" du Français Félix Boudet, de l'hôpital de la Salpêtrière. Plus petit, plus léger (tout est relatif), ces modèles se glissent dans les sacoches des médecins en visite à domicile. A partir de 1905, le vibromasseur s'invite tout seul chez les ménagères.

C'est alors la grande époque des réclames dans les magazines féminins. La Swedish Vibrator Company de Chicago, par exemple, vante en 1913 sa "machine offrant 30.000 vibrations excitantes, revigorantes, pénétrantes et revitalisantes par minute". La prose publicitaire se fait poésie: "Vous sentirez les vifs plaisirs et toutes les joies de la jeunesse pulser en vous. Un sang rouge et riche courra dans vos veines et vous comprendrez pleinement ce qu'est la joie de vivre." Malgré (ou grâce à) l'époque prude, ça passe. Et, surtout, ça vend! Car présenté entre une pub pour un radiateur et une autre pour un ventilateur, le vibromasseur bénéficie d'un "camouflage social" idéal, dixit Rachel Maines. Reste à savoir comment les femmes les utilisent alors réellement? Gageons que certaines se contentent de seulement se raffermir le visage.

Mais dans les années 1920, cette belle insouciance est ébranlée. Peut-être parce que le vibromasseur apparaît dans un film pornographique de l'époque (Plaisirs de veuve), faisant prendre conscience à quantité d'hommes qu'avoir laissé entrer ce rival dans leur propre maison était une monumentale erreur. A moins que la perte de l'innocence ne soit liée à une meilleure compréhension de la sexualité féminine. Sans compter que les femmes, après la Première Guerre mondiale et à l'aube des années folles, affichent toujours plus leurs revendications pour plus d'égalité… Disparu des publicités, le vibromasseur ne fera sa réapparition que dans les années 60. Souvenez-vous de ces intrigants "masseurs de joue" dans les catalogues de vente par correspondance de notre enfance.
Depuis, le vibromasseur est (presque) devenu un objet de consommation courante. C'est que du chemin a été parcouru en 150 ans. Et, bien qu'un peu héros malgré lui, il est aujourd'hui plus que temps de rendre à Mortimer Granville un hommage… vibrant.

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