Qui a créé Lana Del Rey?

Adulée ou haïe avec une passion inhabituelle, Lana Del Rey est le visage du moment. Son album, l'un des plus attendus de l'année, va bientôt marquer son complet avènement. Mais qui se cache derrière ce phénomène?

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Sait-on encore comment tout cela a commencé? Son regard soutenu, la ballade à moto, un saut dans la piscine, un bout du Château Marmont (Hollywood), "Del Rey" affiché et puis, elle, appuyée contre un mur, lèvres boudeuses, baissant les yeux dans une soumission provocante… Video Games.

La première fois, pour d'autres, ce fut à la radio. Cloche, piano, harpe et puis sa voix sensuelle qui se met à ramper sur une ouate musicale qu'on dirait tirée d'un film de David Lynch… "Je nage derrière la maison, tu arrives dans ta voiture rapide, en sifflotant mon nom. Tu ouvres une bière, tu dis "viens par ici", tu joues à des jeux vidéo" L'image ou le son, la séduction ou la méfiance, on ne se rappelle plus dans quel ordre tout cela s'est passé. Mais c'est arrivé. Lana Del Rey est née.

Au moment d'écrire ces lignes, alors qu'on attend pour le 30 janvier "Born To Die", son premier album, le clip de Video Games a été vu plus de 18 millions de fois sur YouTube. Un chiffre habituellement réservé à Beyoncé ou Rihanna.

Et près de 700.000 personnes ont acheté le titre sur iTunes! En ne faisant rien comme tout le monde, Lana Del Rey a réussi comme personne. Mais qui se cache derrière ce phénomène? Sous ce nom qu'on dirait refait par Howard Hughes (Ava, Rita, Lana)? Le joli sphinx se revendique auteur-interprète et se dit aux commandes de sa carrière. Elle aurait bricolé et posté sa première vidéo pour obtenir un contrat d'enregistrement. Mais elle s'y affiche en poupée passive et trafiquée (lèvres siliconées, ajouts capillaires, moues calculées, cils et ongles interminables).

Icône 2.0

Depuis l'avènement de Video Games, Del Rey s'est surtout exprimée via des prestations contrôlées au millimètre, des photos retouchées et des clips au symbolisme appuyé (bouche prometteuse, drapeau américain, films noirs, instantanés de Los Angeles). Mais elle a jusqu'ici évité les interviews à part pour se définir en "gangsta Nancy Sinatra", référence à la fille de Frank, interprète incendiaire de Bang Bang, My Baby Shot Me Down (utilisé par Tarantino dans Kill Bill). Cette icône nouvelle génération s'est construit une image si forte, mais si peu réelle que certains ont même soutenu que la chanteuse n'existait pas vraiment. Pourtant, un cœur bat sous la machine Del Rey: celui d'Elisabeth Grant, née le 21 juin 1986.

"Lizzy" est originaire de Lake Placid, petite ville où rien ne se passe. Elle part donc découvrir le monde et débarque à New York pour ses 18 ans. Après quelques désillusions musicales sous son nom (un E.P. Kill Kill en 2009), Lizzy Grant reprend sa carrière en main. Finis la chevelure platine, le look banal et la bouche ordinaire. La demoiselle se transforme en pin-up fatale et son répertoire s'éloigne des créneaux actuels pour plonger dans la nostalgie glamour. La suite, c'est au printemps dernier Lana Del Rey, Video Games etl'engouement qui se généralise au fil des morceaux distillés sur la Toile, Blue Jeans, Born To Die et une demi-douzaine de titres plus ou moins récents mis en image par des fans (Kinda Outta Luck, You Can Be The Boss, Gramma…).

Pauvre fille riche

Pour promouvoir Lana, son personnage 2.0, Lizzy use et abuse des codes du marketing viral. Mais Internet est une arme à double tranchant. Outil formidable pour vous construire une identité, il garde en mémoire chaque trace qu'on y laisse. Et Lana qui paraît sortir tout droit d'un film noir et blanc voit soudainement ressurgir son passé, un passé bien différent. Les premières rumeurs parlaient d'une vie en caravane (en accord avec sa chanson Yayo). Elle fut une jeune fille de bonne famille. Maman avait un poste de direction dans une agence de pub. Papa est toujours millionnaire dans l'immobilier. Et la Lizzy Grant du déjà vénéneux Kill Kill rejaillit, bien moins pulpeuse, des tréfonds du web. Lana Del Rey n'aurait donc pas toujours été si belle, si torturée? Non, et il semblerait que chez cette créature hype il n'y ait pas grand-chose d'origine.

Un blog bien informé prétend que la chanteuse était signée par le label Interscope (Black Eyed Peas, Eminem, LMFAO) bien avant la sortie de Video Games. Elle qui assure avoir monté son clip sans aide… Lors de ses rares prestations live, toutes sold-out en quelques minutes, certains tweets évoquent une faiblesse vocale, d'autres un manque de charisme. Il n'en fallait pas plus pour réveiller la poupée qui, enfin, se met à parler. En plus de cette promotion trop aimable pour être totalement honnête, sa machine à fantasmes est relancée avec Born To Die, premier clip à gros budget. Réalisée par Yoann Lemoine, graphiste ultra-prisé, cette vidéo rassemble le must des clichés glamour: beau gosse tatoué, tigres, église et accident de voiture. Et toujours la bannière étoilée même si elle vit désormais à Londres.

Si Lana Del Rey divise, il faut reconnaître qu'elle passionne. Cette héroïne vintage s'impose en couverture de magazines aussi intraitables que Les Inrocks, Q Magazine ou Tsugi. Elle fait Saturday Night Live et passe au tout aussi mythique Grand Journal (où elle montre quasi son cul dans La boîte à questions). Tout ça sans encore avoir sorti un seul album. Dans 15 jours, "Born To Die" sera disponible. Il y aura des histoires d'amours toxiques avec des filles "nées mauvaises" ou bien qui rencontrent des mecs qui les veulent "sauvages" ou "tordues". Les ambiances oscilleront entre Tricky, Chris Isaak, Julee Cruise (la porte-voix de David Lynch et Angelo Badalamenti), très près de Shivaree. Qui se souvient de son Goodnight Moon, suave et sombre délice de 1999? Dans douze ans, on ne se rappellera peut-être pas non plus Video Games pour lequel on aura retenu sa respiration au moins trois saisons. En attendant, on aura vécu.

Lana Del Rey dans la Boîte à Questions

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