Qui arrêtera Boko Haram?

Depuis janvier, la secte islamiste sème la mort et rase des villages entiers dans le nord-est du Nigeria. Extrêmement complexe, la situation semble totalement échapper au pouvoir local mais aussi à la perception occidentale. Moustique tente de démêler les nœuds.

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Notre expert

Georges Berghezan est chercheur au GRIP, le groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité. Il est notamment spécialiste des trafics d’armes en Afrique et étudie les moyens de Boko Haram dans la région du lac Tchad.

Longtemps éclipsé par l’épouvantail Daesh, Boko Haram a laissé près de 10.000 cadavres l'an dernier dans le nord-est du Nigéria. Et 2015 n'a pas mieux démarré. En janvier, la secte islamiste a rasé la région de Baga (deux mille morts selon les estimations). Et à Maiduguri, capitale de l’État de Borno, l'attentat suicide qu'elle a revendiqué (20 morts) a été perpétré par une fillette de… 10 ans. Une escalade dans l'horreur qui suscite partout dans le monde une incompréhension totale. Pourtant, derrière ces actes, se cache une réalité très complexe. Mais qui est réellement Boko Haram?

Un ennemi aux visages multiples

Au Nigéria, les mouvements de protestation musulmans ne datent pas d'hier, mais de plus de 40 ans. Souvent violemment réprimés par le Pouvoir central, ils finiront par susciter, en 2002, l'émergence du groupe Boko Haram ("l'éducation occidentale est un péché"). À sa tête: un certain Mohamed Yusuf, fondateur d'une école islamiste d'obédience salafiste à Maiduguri, capitale de l’État de Borno dans l’extrême nord-est nigérian. Pourquoi? Parce que ce prédicteur juge que "la charia, le droit coranique déjà en vigueur dans douze États du nord de l’État fédéré nigérian où la population est majoritairement musulmane, y est appliquée de manière trop 'soft'" explique le chercheur belge Georges Berghezan. L'Islam nigérian est en effet traditionnellement plutôt d'inspiration soufie. "Mais pour moi, l’aspect religieux reste certainement secondaire par rapport à sa dimension sociale. Les régions du nord du Nigeria sont exsangues depuis longtemps. Et la secte proteste alors tout autant contre les élites corrompues." La pauvreté endémique du Nord face à la richesse du Sud, la répartition inégale de la rente pétrolière nourrissent en effet un ressentiment profond, bien plus marqué que le fanatisme religieux: "toute une frange des membres de Boko Haram, ceux qui servent de chair à canon, n'en fait partie que pour l’argent. C’est le seul employeur dans le coin".

Un ennemi en évolution constante

Dans ses premières années, la secte se contente de contester le Pouvoir en place, concentrant son action sur les institutions. Les attaques visent des commissariats ou encore les musulmans qui n’appliquent pas correctement la charia. "Mais le tournant date de 2009, quand le gouvernement décide de réprimer Boko Haram, mouvement qui avait alors pignon sur rue. Les forces armées et la police font alors preuve d’une rare violence" explique Georges Berghezan. Les affrontements font plus de 800 morts, principalement dans les rangs salafistes. Yusuf Mohamed lui-même est abattu par la police. Les fidèles survivants fuient alors dans les pays voisins ou plongent dans la clandestinité. "Le gouvernement pensait peut-être en avoir fini avec eux. Mais, en 2010, un nouveau Boko Haram amorce son retour avec, à sa tête, Abubakar Shekau, lieutenant de Yusuf, mais en bien plus radical". Les chrétiens, plus ou moins épargnés jusque-là, deviennent de nouvelles cibles. Attentats suicides, attaques à la bombe contre les autorités et les civils: le groupe terroriste, tue désormais sans distinctions.

Un ennemi local, régional et international

Boko Haram est souvent considéré comme un acteur local et concentré sur le nord du Nigéria. Fort de 8.000 à 10.000 combattants, le mouvement sème cependant depuis plusieurs mois la terreur dans la zone frontalière du Cameroun voisin. Au départ simple refuge pour certaines cellules du mouvement terroriste, l’Extrême-Nord camerounais fait désormais également figure d'objectif. Boko Haram se compose, en effet, essentiellement de membres issus de l'ethnie kanouri qui s’étend autour du lac Tchad à cheval sur le Niger, le Nigéria, le Cameroun et le Tchad. Or, "ce calque Kanouri ignore les frontières, d’où la proclamation d’un califat aux frontière indéfinies sur le modèle de l’État islamique. Il y a des connexions transfrontalières et mêmes des villageois qui collaborent avec la secte, notamment au Cameroun. Le contrôle de cette zone et de l’axe commercial entre N’Djamena (capitale du Tchad) et Douala au Cameroun devient d’ailleurs un enjeu économique et militaire majeur". Si la région du lac Tchad s’embrase, l’onde de choc se répercutera bien plus largement. Voilà pourquoi les pays voisins ont déjà réagi: Le Niger, le Bénin et le Tchad ont déployés des troupes. Et les accrochages violents se sont multipliés.

La suite dans le Moustique du 4 février 2015

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