Quel(s) nom(s) pour mon enfant?

Le projet de loi sur les noms de famille ne fait pas l'unanimité. Pour certains, il s'agit même, et très paradoxalement, d'un recul dans le combat pour l'égalité entre les hommes et les femmes.

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Notre expert

Patrick De Neuter est docteur en psychologie, psychanalyste, et professeur à l'Institut d'études de la famille et de la sexualité et à la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation de l'UCL.

Depuis des siècles en Belgique, chaque nouveau-né reçoit le nom de son père. Quant à celui de sa mère, il passe aux oubliettes. Désormais pourtant, il sera possible d'inverser les rôles. Si le projet de loi voté la semaine dernière en commission de la Chambre est définitivement voté au Parlement, un couple pourra donner à l'enfant ses deux noms mais aussi uniquement celui de la mère. Une perspective qui inquiète le psychanalyste Patrick De Neuter.

Pensez-vous que cette loi est une bonne chose dans le combat pour l'égalité des hommes et des femmes?

Patrick De Neuter – La demande des femmes de pouvoir donner leur nom à l'enfant me paraît tout à fait légitime et pertinente. La transmission des deux noms est je pense une grande victoire des femmes sur le plan symbolique. Ce qui me semble très négatif, pour la mère comme pour l’enfant, c’est la possibilité d’exclure le don du nom par le père. Dans ce cas, cette loi pourrait tout autant être une défaite des femmes.

Ah bon? Pourquoi?

P.D.N. – Donner son nom crée du lien et le lien crée non seulement du pouvoir mais aussi de la responsabilité. Pour la mère, ce lien vient s’ajouter aux liens biologiques (gestation, accouchement, allaitement ou nourrissage) tandis que pour le père, c’est quasi le seul lien qu’il crée avec son enfant. S'il ne transmet pas son nom à son enfant, il n’est pas absurde d’envisager une nette augmentation d'une rupture du lien père-enfant. Le résultat sera un nombre croissant de familles où les mères auront à se débrouiller seules, avec toutes les difficultés psychologiques et financières que ces familles rencontrent. Déjà aujourd’hui, la dissolution des liens de l’enfant avec le père est très fréquente après une séparation.

Si des parents donnent uniquement le nom de la mère, celle-ci risque donc d'en être victime?

P.D.N. – En autorisant le don unique du nom de la mère, les pères seront désormais allégés par la loi et par la culture d’une partie des liens et déliés des responsabilités et des charges qu’implique la paternité. Ces nouvelles lois risquent de pousser les hommes à jouir des femmes et à faire des enfants sans plus se soucier d’en être les pères, ce qui leur permettrait de s’investir davantage dans leur carrière, leurs conquêtes féminines, leurs acquisitions "viriles" et leurs loisirs de "mâles". C’est d’ailleurs, oserais-je dire, le cas aujourd’hui pour nombre d’entre eux.

Les parlementaires masculins auraient inconsciemment accepté cette loi pour se déresponsabiliser de leur rôle de père?

P.D.N. – On peut penser que les parlementaires hommes ont, comme les femmes, voté ce projet de loi sans se rendre compte de ses conséquences négatives et peut-être aussi  sans se rendre compte qu’il correspondait à un rêve inconscient: celui de nombreuses femmes de "posséder" leur enfant à elles toutes seules et celui de nombreux hommes de ne pas s’embarrasser des contraintes impliquées par la paternité.

Il faut donc imposer aux couples de donner les deux noms?

P.D.N. – C'est ce qui me semble le plus raisonnable. La liberté de choix favorisera probablement le conflit dans un certain nombre de couples. Cela ne va pas leur faciliter la vie. "Quel nom donne-t-on en premier? Donne-t-on les deux noms?" Le père va dire plus facilement, comme un certain nombre d'hommes: "Tu veux cet enfant, c'est toi qui l'as voulu, surtout ne lui donne pas mon nom". Au Portugal et en Espagne, on donne les deux noms depuis des siècles, cela fonctionne très bien et cela évite deux inconvénients du projet de loi actuel: celui de l’exclusion du nom du père et celui du choix.

Pour vous, ce changement de loi est réellement une demande sociétale?

P.D.N. – Je ne pense pas. Un indice est que dans les pays où la loi existe, beaucoup choisissent de poursuivre le don du nom de famille du père. En Angleterre, on peut choisir le nom du père, de la mère ou de son joueur de foot favori, car aucune loi ne règle cette question! Malgré tout, la tradition fait que le nom paternel est généralement choisi. Tout comme en France, où une loi similaire au projet en cours chez nous est en vigueur depuis 2005. Près de dix ans plus tard pourtant, 80 % des couples continuent à donner le nom du père.

En définitive, ce projet est malgré tout bénéfique pour la société?

P.D.N. – Oui, dans la mesure où il implique le don des deux noms. Non, dans la mesure où il favorise l’exclusion du nom de père. Oui et non, dans la mesure où la liberté de choix risque de favoriser les conflits dans le couple et entre le couple et leurs familles d’origine. Si j’étais parlementaire, je demanderais de la réviser en tenant compte de mes remarques. Si j’étais cynique, je ne dirais rien en pensant que cette loi va donner à l’avenir plus de travail à mes jeunes collègues psychanalystes ou psychothérapeutes d’enfants, d’adultes et de couple ainsi qu’aux avocats spécialisés en droit de la famille.

7 choses à savoir sur la nouvelle loi

1. Si les parents ne tombent pas d'accord ou s'ils ne précisent pas leur choix, l'enfant portera par défaut le nom du père suivi de celui de sa mère.

2. Toute la fratrie devra porter le même nom. Si des parents utilisent la nouvelle loi pour leur nouveau-né, ils auront un an pour mettre à jour le nom des autres enfants mineurs de la famille.

3. Si un des frères et sœurs du nouveau-né est majeur, aucun changement n'est possible: le nouveau-né portera le même nom que ses aînés.

4. Après la signature de la loi, s'ils le désirent, les parents auront un délai de un an pour changer le nom de tous leurs enfants s'ils ont moins de dix ans.

5. Le deuxième enfant né après la loi aura automatiquement le même nom que son aîné. Les parents devront donc être définitivement sûrs de leur choix lors du premier enfant.

6. Un enfant ne portera jamais plus de deux noms. A la deuxième génération, les parents devront choisir entre une des dix combinaisons qu’il est possible de créer avec deux de leurs quatre noms.

7. L'Italie, la Suisse et la Belgique sont les seuls pays européens n'autorisant pas encore la transmission du double nom de famille. Ce changement de loi fait en sorte que notre pays devienne lui aussi conforme à la jurisprudence européenne des droits de l'homme, qui condamne toute discrimination fondée sur le sexe.

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