Que vaut le portefeuille des Belges?

Un jour, une étude nous dit que notre épargne n'a jamais été aussi élevée. Un autre, que c'est notre endettement qui est stratosphérique. Qui croire? Moustique décrypte les chiffres et fait la chasse aux idées reçues.

1075316

Notre expert

Ex-secrétaire d'Ecolo, Philippe Defeyt est président du CPAS de Namur mais surtout économiste reconnu pour ses recherches.

Il y a six mois, la Banque nationale publiait les chiffres de l'épargne en Belgique pour l'année 2012. Soit 247,4 milliards d'euros, en augmentation de 644 millions. A priori, une bonne nouvelle pour notre portefeuille. Et une énième preuve que l'économie nationale ne va pas si mal. La semaine dernière, pourtant, un article du quotidien Le Soir plombait un peu l'ambiance. L'endettement des Belges n'aurait en effet jamais été aussi élevé. Quelque chose comme 225 milliards d'euros. Quasi l'épargne totale des ménages belges dont on était si fier. Aïe.

Est-ce à dire que tout va de nouveau mal dans l'économie nationale? Pas sûr. Ce qui est certain, par contre, c'est qu'entre tous ces chiffres, on ne sait plus trop quoi ni qui croire. Avec l'appui de l'économiste Philippe Defeyt, Moustique a voulu voir clair sur l’état réel de notre portefeuille en 2014, et confronter quelques idées reçues.
 

1. Les Belges croulent sous les dettes 

Vrai

Ne tournons pas autour du pot: oui, le Belge est très endetté. Et les chiffres publiés la semaine dernière sont avérés. Attention, on ne parle pas ici de la dette publique mais bien des différents prêts contractés pour acheter maison, voiture ou lave-vaisselle. Le hic, c’est que 6 % des Belges peinent à rembourser ces crédits. Surtout: ils étaient moins nombreux (5,5 %) à éprouver cette difficulté il y a cinq ans à peine. Mais il y a plus grave, selon Philippe Defeyt. "Dans les CPAS, on constate que de plus en plus de ménages ont des dettes qui ne sont même pas liées à un crédit." Sans avoir d'emprunt, des gens avec une situation peinent donc pour payer leur loyer, l’électricité ou l’hôpital. "Le mythe du type qui s'est surendetté parce qu'il possède trois écrans plats est clairement dépassé" insiste notre économiste.


2. Le panier de la ménagère souffre davantage

Vrai et faux

Ça vient de sortir: il paraît qu'au supermarché, un caddie rempli des mêmes produits coûtera en Belgique 11 % de plus qu’aux Pays-Bas et 6 % de plus qu’en Allemagne. La vie serait-elle chez nous tout simplement devenue trop chère? "Tout dépend de ce que vous consommez, résume évidemment notre expert. Certes, depuis dix ans, le pouvoir d’achat stagne un peu. Mais en Belgique, l’indexation des salaires permet quand même d’éviter de trop souffrir de la hausse du coût de la vie. Vous savez, globalement, on est nettement plus riche aujourd’hui qu'hier." Reste qu'il y a quelques années, on n’avait pas les mêmes besoins – ou l’impression de besoin – d’ordinateurs, de plusieurs téléphones dans la famille, de changer de télévision tous les cinq ans… "Le problème, c’est qu’aujourd’hui, le Belge multiplie les couches de dépenses." Jusqu'à la déraison?


3. Notre richesse est de plus en plus mal répartie

Faux

Les chiffres viennent encore de la Banque nationale: 20 % des Belges détiennent 60 % de la richesse du pays. Ceux-là sont donc "riches", et même "très riches". A l'opposé, la même proportion de Belges (20 %) détient 0,2 % du patrimoine. Ce sont les "très pauvres". Mais entre les deux, il y a la classe moyenne. Soit quand même trois Belges sur cinq. Une population qui, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ne devrait pas forcément voir son portefeuille fondre comme neige au soleil du réchauffement climatique. "Ce risque est quasi nul,relativise Philippe Defeyt. Il y aura toujours une classe "moyenne". De même que la Belgique a toujours connu une inégalité dans la répartition du patrimoine et des richesses." Tout va-t-il bien dans le meilleur des mondes? Non, car il y a des évolutions, liées à notre consommation et notre épargne. "Aujourd'hui, on ne peut plus aider ses enfants. C’est vrai qu’il est quand même inquiétant de voir des jeunes renoncer à s’acheter un logement."

4. Il n'y aura plus de sous pour notre pension

Faux

Qui sait précisément de quoi il vivra à l’heure de la pension? Visiblement même pas la moitié d’entre nous. Le mois dernier, une étude internationale a démontré qu’en Belgique, seulement la moitié des personnes se posaient précisément la question de leurs revenus d’après-carrière. Ce n’est pas de l’insouciance, 53 % des Belges avouent même leur "inquiétude". La même étude démontre que le Belge escompte vivre avec 38.000 € annuels une fois la pension atteinte. Et pour obtenir ces montants, il compte essentiellement sur son épargne personnelle et sa pension légale. Mais celle-ci existera-t-elle encore? Philippe Defeyt rassure: "Cela demandera peut-être du courage politique mais la Belgique aura toujours les moyens de financer ses pensions". Par contre, nous dit-il, il faudra avoir un autre regard sur les pensionnés et apprendre à mieux tenir compte de leurs situation et besoins réels. "Comment continuer à se soigner ou se chauffer quand son conjoint décède et qu’on se retrouve seul dans la maison?", par exemple…

5. Prendre soin de sa santé est un luxe

Faux… et vrai

C'est l'étude, récente, qui a fait le plus de peine.  D'après les Mutualités socialistes, en 2013, faute de moyens, un Wallon sur cinq a renoncé à se soigner. Un déni de soins qui prend plusieurs formes: ne pas aller chez le médecin ou le dentiste, y aller mais ne pas acheter les médicaments à la pharmacie. Philippe Defeyt: "Notre système de soins de santé est certes perfectible mais il continue de faire partie des meilleurs au monde! Savez-vous que vos enfants ont droit à une ou deux visites annuelles gratuites chez le dentiste?" Un raisonnement qui connaît toutefois ses limites. Tant qu'on n'est pas "trop" malade, tout va bien. Mais dès qu'on est confronté à une maladie grave, comme un cancer, seule une assurance complémentaire permet aujourd'hui de limiter la casse. Et encore.

6. Taxer l’épargne et la fortune détruit l'économie

Faux

Ça ne va pas faire plaisir aux gros épargnants, mais ravira le Parti socialiste. Dans son programme, celui-ci vient de remettre l’idée d’un impôt sur la fortune à son programme, au nom de la relance sociale. Très concrètement, cette taxe concernerait le Belge qui possède un patrimoine individuel d'au moins 1,25 million d’euros, hors maison d’habitation et biens affectés à l’activité professionnelle. Elle devrait rapporter chaque année 1,5 milliard d’euros à l’Etat. Ceux qui y sont opposés craignent l'exode fiscal, la perte de compétitivité… On connaît la chanson. Pas de chance, en France où une mesure similaire a été mise en œuvre, les cas Arnault et Depardieu ont certes fait beaucoup de bruit, mais les chiffres sont clairs (quoique en augmentation quand même): on n’a constaté aucun exode fiscal massif à même de ruiner l'économie. Dont acte?

Sur le même sujet
Plus d'actualité