Que va coûter la suédoise?

Pour la première fois depuis 1988, la Belgique se prépare à un vrai changement de cap politique. Quel est le prix de l’alternance? Les "suédois" vont-ils mettre le pays à feu et à sang?

1189429

Elle a bon dos, la suédoise. Avant même la mise en place de cette vraie coalition de droite (MR, N-VA, CD&V, Open VLD), le gouvernement qui se met en place fait peur. On lui impute tous les maux de la terre alors qu’il n’est à ce stade qu’une créature de papier. En passe d’être évincé, pour la première fois depuis plus d’un quart de siècle, le PS a été le premier à déclarer la guerre aux "kamikazes". C’est Elio Di Rupo en personne qui a donné le ton. Le Premier ministre en partance a parlé de "trahison francophone" (le MR acceptant de gouverner, seul, avec les partis flamands), de "chaussette jetée aux libéraux pour les amadouer" (la direction du gouvernement) et de "graves menaces sur le pouvoir d’achat des gens" (l’austérité renforcée). Les syndicats ont embrayé sur-le-champ en descendant une première fois dans la rue. Voilà qui promet!

Attention aux amalgames, toutefois. Au café du Commerce, ce sont les mesures prises par le… gouvernement sortant qui alimentent les conversations. Comme les coupures d’électricité annoncées dès cet hiver, ou l’envoi de nos pilotes de F16 dans le bourbier de l'Etat islamique. Au-delà des procès d’intention, et de la confusion née de cette fin de règne qui en annonce un autre, voici ce que nous mitonnent les libéraux francophones et flamands (MR et Open VLD), les chrétiens du Nord (CD&V) et les nationalistes en jaune et noir (N-VA). Faut-il s’en effrayer? A chacun de juger…

25 euros net en moins

Il est question avec insistance d’un saut d’index. De quoi s’agit-il? De manière ponctuelle, en 2015, les salaires ne seraient pas indexés. Pas de lien automatique des salaires à la hausse des prix: il y aurait forcément une perte de pouvoir d’achat pour quasi chacun d’entre nous (les petits revenus et les pensions seraient épargnés). La gauche syndicale incarnée par la FGTB a calculé qu’il en coûterait plus de 20.000 euros à chaque travailleur. Le trait est forcé, bien entendu, puisqu’il faut entendre par là l’effet sur… toute une carrière. Le coût mensuel pour un salarié qui touche 2.000 euros brut par mois? 25 euros net. "300 euros par an, pris dans la poche des travailleurs", estime David Pestieau, une tête pensante du PTB (Parti du travail de Belgique). La coalition de droite ne s’en cache pas: son objectif consiste à favoriser la compétitivité des entreprises.

Impôts stables

Si les impôts augmentent avec les libéraux et leurs alliés adeptes d’un allègement des charges, c’est à n’y plus rien comprendre. "La Belgique a toujours été et elle reste un pays où la pression fiscale globale est relativement élevée", notait tout récemment le Conseil supérieur des Finances, qui assiste les gouvernements belges dans leurs choix économiques. De 2001 à 2012, les charges sur le travail (impôts et cotisations sociales) ont arrêté de grimper – reculant même très légèrement de 42 à 39,7 %. Mais à un tel niveau, il aurait été suicidaire d’augmenter encore. Le nouveau gouvernement saura-t-il alléger significativement la pression? C’est peu vraisemblable en période d’austérité. Bart De Wever, Charles Michel et consorts devront prouver qu’ils peuvent tout à la fois baisser l’impôt des particuliers et celui des sociétés. Or, "la" priorité semble être de baisser les charges patronales, de 33 à 25 %. "Avec un Didier Reynders renforcé sur son aile droite, les fameux intérêts notionnels ont une longue vie devant eux", raille-t-on chez Ecolo. Pour rappel, c’est ce dispositif controversé qui fait en sorte que de grandes firmes, y compris celles qui ont entre-temps délocalisé leur production, paient des montants d’impôts proches de zéro.

Chômeurs davantage contrôlés

C’est sûr, les chômeurs seront davantage contrôlés. Dans les rangs syndicaux, on craint qu’un nombre élevé de chômeurs de longue durée (priés d’effectuer un travail communautaire gratuit s’ils veulent conserver leur allocation) finiront par dépendre de l’aide des CPAS. Or, beaucoup de villes et de communes sont en grande difficulté financière. Danger de précarité accrue? Les candidats à la prépension, eux, devront bientôt se résigner. Il faudra peut-être bientôt attendre 60 ans pour y avoir droit, la tendance à l’allongement de la carrière se confirmant de gouvernement en gouvernement. Quant aux soins de santé, ils pourraient permettre aux nouveaux gouvernants de marquer le coup sur un plan idéologique. La droite veut démontrer que l’Etat peut fonctionner avec moins de moyens. Mais en l’occurrence, comment imaginer de comprimer – encore – la norme de croissance annuelle des dépenses de santé (de 4,5 % à 2,5 %) sans baisser la qualité des soins ni précariser les publics incapables de contracter des assurances privées?

Nucléaire prolongé

On le sait, la sortie progressive du nucléaire provoque un débat sans fin sur les risques de pénurie d’électricité que cela entraînerait. Pour les uns, ce renoncement à l’atome est stupide. Pour les autres, la Belgique a trop longtemps hésité avant d’engager des solutions alternatives (le vent et l’énergie solaire, entre autres). La décision de stocker un chouïa d’énergie, cet hiver, afin d’éviter des ruptures nettes, n’a pas vraiment été accueillie avec le sourire dans les chaumières. Bref, toute décision sur ce terrain miné s’avérera très délicate. Le nouveau gouvernement confirmera la sortie du nucléaire, mais, en douce, il semble tenté par un rallongement de vie de certaines centrales anversoises (Doel 1 et 2). Coût probable: au moins 600 millions d’euros par réacteur, selon Greenpeace. "Ils bradent la sécurité des citoyens", s’est déjà exclamé le PS. Il y a décidément de l’électricité dans l’air…

Sur le même sujet
Plus d'actualité