Quand Google décide de notre avenir

Ascenseur spatial, viande artificielle, voitures sans pilotes: le géant américain de l'informatique s'est donné les moyens de réinventer demain. En investissant massivement dans la robotique et la génétique, il vise l'avènement de l’homme-machine, et compte défier… l’immortalité. Après les Google-glass, les Google-humains?

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Retour vers le futur. En 1987, le RoboCop du réalisateur néerlandais Paul Verhoeven pointe sa visée laser sur les méchants avant de les dégommer. Les uns y voient un pamphlet antisécuritaire, les autres une vision d'un monde au bord de l’apocalypse. Peu importe, en fait, puisque ce superflic bionique ne relevait que de la science-fiction. Du moins jusqu’ici. Car dans pas si longtemps, RoboCop pourrait bien devenir réalité. Au regard des dernières (r)évolutions scientifiques, et alors qu'un remake du film de Verhoeven sort la semaine prochaine au cinéma, de vrais robots policiers pourraient en effet bientôt peupler nos rues. Juste parce que Google l'a voulu. Oui, oui, Google. Parce que les deux types à sa tête s'en croient capables. Et parce que cette World Company maîtrise désormais assez bien les réseaux de l’information, l’ingénierie, la robotique ou la génétique pour espérer y parvenir. On exagère? A New York, certains policiers sont déjà en train de tester les fameuses Google Glass pour identifier plus rapidement les suspects lors de leurs interventions… 

Mais comment en est-on arrivé là? Retour sur la saga d'une start-up californienne passée en quelques années du business des moteurs de recherche à ceux de l’industrie automobile, du séquençage ADN, des humanoïdes ou de l’extraction minière extraterrestre… Une aventure qui pourrait, au mieux, tourner au sauvetage de l'humanité, au pire au délire fasciste.

"On voudrait télécharger l’Internet"

En 1997, le duo de geeks formé par Sergey Brin et Larry Page, deux étudiants de Stanford, entre dans le bureau du directeur de la prestigieuse université pour lui demander plus de serveurs informatiques. "Il nous en faut plus, car nous voulons télécharger l’Internet." Oui, télécharger TOUT le contenu de la Toile (de l'époque, mais quand même) pour mieux l'étudier. Pour assembler les nombreux PC que l'opération nécessite, ils font appel au système D, à savoir des briques de… Lego. Ce qui leur inspirera d'ailleurs les couleurs de leur futur logo.

Dans un garage de la Silicon Valley, comme Apple ou HP avant eux, les deux geeks créent ensuite Google Inc, une société dont la vocation est "d’organiser l'information à l'échelle mondiale et de la rendre universellement accessible". Certes, la devise de la société est "Don't be evil"("ne soyez pas méchants) mais, sachant que le pouvoir, c'est l'information, il est permis déjà d'y voir un projet de domination du monde. En attendant, le duo développe un outil révolutionnaire: un moteur de recherche basé sur un mystérieux algorithme qui ne se contente pas d’indexer les pages au moyen de mots-clés mais les références en fonction de l’intérêt qu’elles suscitent auprès des internautes. Succès garanti.

Visionnaires, les deux doctorants de Stanford ont surtout un redoutable sens des affaires. Alors que les internautes refusent de payer pour toute une série de services en ligne, Google leur offre les mêmes, en mieux, et gratuitement. Et dès qu’un service cartonne, il lui trouve un modèle économique fiable et dans l’air du temps. A l’image de ses redoutables bannières publicitaires ciblées en fonction des requêtes. Et c’est surtout ça la clé du succès de Google. Après avoir attiré un max de monde sur ses sites, il monnaie ses millions d’utilisateurs auprès des annonceurs. Lancée au début du millénaire, son agence de pub en ligne compte aujourd'hui plus de 4 millions de clients et coiffe désormais Coca-Cola ou Apple au poteau lors des palmarès des professionnels de la pub.    

Foreur de mines sur astéroïde

La suite est connue. Google écrase la concurrence, décline son moteur en plus de 100 langues et installe des succursales aux quatre coins du globe. Mais surtout, il étend ses tentacules sur tous les fronts, même les plus insolites. "Ne soyez pas surpris si nous investissons dans des projets qui vous semblent étrangers à nos activités existantes", rassure à l'époque Larry Page dans une note destinée aux actionnaires. Google lance sa messagerie électronique Gmail (425 millions d’utilisateurs), son système de cartographie Google Maps, son navigateur Web Google Chrome, ses smartphones ou ses Google Glass. Quand il ne rachète pas les bonnes idées des autres.

Après s’être offert la start-up Android, son futur système d’exploitation mobile, il acquiert le site de partage de vidéos YouTube pour 1,65 milliard de dollars. Avant de prendre des parts chez le géant électronique chinois Lenovo et de débourser, entre autres, quelque 400 millions de dollars pour s’offrir DeepMind, une société londonienne spécialisée dans l'intelligence artificielle, mais aussi Nest, spécialiste en domotique. Ou encore de s'attaquer à la future extraction de minerais sur des astéroïdes en orbite…

Internet, téléphonie, publicité, transports, génétique, robotique, exploration spatiale… Oui, c'est un empire. Economique, d'abord, car son chiffre d’affaires est désormais supérieur au PIB du Luxembourg, grâce à un taux de croissance insolent frôlant les 15 %. Politique, ensuite, car Google semble vouloir définir aujourd'hui ses propres frontières réglementaires: atteinte à la vie privée de ses utilisateurs, violations des droits d’auteur avec Google Books, concurrence déloyale dans son moteur de recherche, entente sur les salaires…

Personne pour contre-attaquer

Et la justice? Pour un mastodonte comme Google, il semble que les poursuites se révèlent souvent aussi efficaces qu’une vulgaire tape sur la joue. Lors de l’affaire des données piratées par ses Google Cars, par exemple, la firme a été poursuivie par six Etats et condamnée à… 6 millions d’euros. Soit le chiffre d’affaires réalisé par Google en une heure et douze minutes! Pas de quoi fouetter un chat, mais bien d'alimenter les rumeurs selon lesquelles la mystérieuse barge flottante construite par Google à Treasure Island, une île artificielle de la baie de San Francisco, a pour vocation de se soustraire aux juridictions.

Mais au fond, qui sont les geeks à la tête de cet empire? Lorsque Sergey Brin et Larry Page livrent leur vision du monde, et donc probablement la nôtre, dans leur livre The New Digital Age, ils ne rassurent pas totalement. "Les parents choisiront les prénoms de leurs enfants en fonction d’algorithmes et les destructions d'œuvres d'art imposées par les talibans seront reconstruites par des imprimantes 3D." Pour Laurent Alexandre, chirurgien urologue, diplômé de l'ENA, HEC et Sciences-Po, il faut surveiller Google avant qu’il ne soit trop tard. "Cette société est devenue incontrôlable."Ce Français, cofondateur du site Doctissimo.fr et président de la société de séquençage DNA Vision, en appelle d'ailleurs au démantèlement pur et simple de Google. Sous peine, selon lui, de voir la firme surpasser en tous points le pouvoir des Etats. Et qu’elle ne devienne, réellement, un nouvel empire.

La suite du dossier dans le Moustique du 30 avril 2014.

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